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Préface

Il y a une dizaine d’années, je m’étais arrêté un moment au bord d’une route de Bâc Ninli avec le propriétaire d’un petit atelier de fonderie et nous avions discuté de l’histoire récente de l’artisanat de son village. En pleine narration, il s’arrêta soudainement, se tourna vers moi et me dit : « Je ne suis pas un Annamite ! ». Son profond accent de Bâc Ninh me déconcerta un moment, et je lui demandai ce que A La Mit signifiait. « Annamite » corrigea-t-il, « Illettré, stupide ».
Cette phrase me frappa plus que toutes les autres remarques que j’ai entendues durant mon année passée à Bâc Ninh. Mes amis du village de Da Hôi, comme ceux de la plupart des autres villages de métier que j’ai visités, n’étaient pas en train d’attendre passivement que le développement arrive à eux ; ils ont saisi les opportunités qui se sont présentées et ont commencé à adapter leur type de production au marché bien avant que les réformes pour la liberté d’entreprendre ne confirment leurs droits. Avant que l’Investissement Direct Etranger n’entre en scène, ces villages approvisionnaient le marché vietnamien en produits divers : agro-alimentaire, alcool, vêtements, matériaux de construction, pièces détachées pour bicyclettes, vanneries, cigarettes, balais, céramiques, et beaucoup d’autres articles pour la vie quotidienne, parfois sous contrats pour des entreprises d’État.
Malgré ceci, aussi bien mes amis artisans de ce village que leurs collègues d’autres villages continuaient de se battre contre l ’image traditionnelle collée à leur métier, aux techniques dites arriérées, grandes consommatrices de main-d’œuvre et aux faibles revenus. En un mot « Anamite », dit en langage familier. C’est sûr que de nombreux villages artisanaux traditionnels du delta du fleuve Rouge représentaient tout cela, et nombreux sont ceux qui maintenant ont perdu leur activité. Mais pour chaque village de métier qui a disparu pendant la dernière décade, un autre a changé son mode de production et l’a adapté au nouveau marché, et même d’autres, qui autrefois ne s’adonnaient qu’à l’agriculture, sont devenus des villages de métier de leur propre gré, produisant une large variété d’articles, même des billes en plastique ou des attaché-cases, non considérés comme étant traditionnels.
Comme vous le verrez dans ce livre, les villages de métier ont créé un pont entre le passé et le futur et sont devenus un emblème de l’artisanat traditionnel et en même temps une force dynamique du développement économique. Ils peuvent être les deux à la fois, car par essence, ils sont un mélange de savoir-faire, de connaissances et de réseaux de relations qui sont nés de la fusion d’un village et de son métier et ils procurent, au moins, une source de revenus pour compléter l’agriculture, et au mieux, une source de richesses qui améliore le niveau de vie et permet d’investir.
Malgré le rôle que jouent ces villages, les théories et les pratiques du développement les ont largement occultés. Alors que les raisons en sont complexes, deux facteurs semblent se dégager. Le Vietnam est entré dans une phase de développement séduite par la vision de grandes entreprises de productions de masse, employant des milliers d’ouvriers libérés des corvées de l’agriculture. Et tout comme les autres, il s’est aussi engagé dans cette nouvelle ère avec des préjugés concernant l’analyse de l’entreprise individuelle. Parce que les entreprises individuelles des villages de métier sont en général de type familial et de petite taille, nombreux sont ceux qui ont été aveuglés par ces deux présupposés et n’ont pas réalisé la nature du processus d’agglomération d’entreprises dans ces villages ou ces groupes de villages. Ces regroupements d’entreprises créent des économies d’échelles qui entrent en concurrence avec les grandes firmes et permettent aux villages de produire des articles qui sont compétitifs sur le marché. Cependant, ce n’est pas la Chine avec ses larges firmes au niveau communal. C’est l’Italie, où des agglomérations de petites manufactures au niveau villageois ou de villes dans les districts industriels sont devenues l’armature du développement économique depuis un demi-siècle.
Donc, prenez ce livre dans une main, suivez les itinéraires, parlez avec les artisans et les commerçants, achetez- leur quelque chose à ramener chez vous, créez des relations de partenariat commercial, et imaginez que vous êtes en train d’assister à la longue période de la révolution industrielle en un cours laps de temps. Vous ne serez pas déçus.

Avant-propos

« Nul besoin de preuves pour soutenir l’affirmation selon laquelle le tourisme peut être le meilleur ami aussi bien que le pire ennemi du développement. Etant donné le poids économique de l’industrie touristique – actuellement considérée comme la plus importante du monde, devant les industries automobiles et chimiques – une grande attention doit être accordée à ce phénomène aux dimensions multiples et aux conséquences planétaires. L’impact du tourisme est tel que des stratégies novatrices sont une nécessité absolue pour mettre les jalons de véritables politiques internationales, régionales et locales.
L’Unesco entend accompagner ses 191 Etats membres dans la formulation de leurs politiques en repensant la relation entre tourisme et diversité culturelle, entre tourisme et dialogue interculturel, entre tourisme et développement. C’est ainsi qu’elle pense contribuer à la lutte contre la pauvreté, à la défense de l’environnement et à une appréciation mutuelle des cultures.
En analysant les transformations globales générées par les rencontres parfois conflictuelles entre peuples et continents, les projets interculturels des routes culturelles n’offrent pas seulement un historique et une géographie du dialogue interculturel à travers les siècles mais ils contribuent également à la réflexion sur le futur du dialogue interculturel dans les sociétés modernes. Les activités relatives au tourisme culturel constituent autant d’opportunités concrètes pour encourager un dialogue authentique entre visiteurs et hôtes, outre promouvoir de nouveaux types de coopérations, mieux connaître les patrimoines des territoires et enfin contribuer au développement économique et humain.»

Dans le cadre d’un programme de recherche mené depuis 2003 en partenariat entre l’IRD (Institut de recherche pour le développement), l’ONG vietnamienne Phano et le Casrad (Centre for Agrarian systems research and Development) de l’Académie des sciences agricoles du Vietnam, une équipe de chercheurs et d’étudiants a entrepris de nombreuses enquêtes sur la vie rurale, les activités et l’histoire de plusieurs dizaines de villages de métier situés dans les provinces limitrophes de Hà Nôi. Certains de ces villages artisanaux typiques pourraient intéresser les touristes vietnamiens tout comme les étrangers. Des contacts étroits avec les autorités locales et les artisans les plus réputés montrent qu’il est intéressant pour eux de s’ouvrir au tourisme culturel. Ils pourraient accueillir des petits groupes de visiteurs, leur faire connaître leurs métiers – certains (par exemple, la fabrication du papier dô) risquent de disparaître, car soit ils sont dévalorisés, soit ils ne sont plus transmis par les anciens.
Ces connaissances, nous voulons les partager et les diffuser dans le cadre d’un livre qui servirait à la fois aux groupes encadrés par des guides locaux, auxquels notre ouvrage apportera les informations nécessaires, ou aux touristes individuels. Le manque de connaissance de ces villages de la part des guides touristiques est criant et explique en partie pourquoi l’offre des petites structures touristiques, tels les Sinh Café, est si faible.
Les villages que nous proposons aux lecteurs sont regroupés dans les provinces limitrophes de Hà Nôi, celle de Bac Ninh, à l’est de Hà Nôi, et celle de Hà Tây à l’Ouest, provinces à riche patrimoine culturel.
La province de Hà Tây est appelée depuis toujours la province aux mille métiers. On en compte actuellement environ quatre cents. Localisée à l’ouest de la capitale, dont le marché de consommation de produits de luxe a dynamisé la production de qualité, et traversée par la rivière Dây qui la connecte par voie fluviale aux zones montagneuses riches en matières premières sylvicoles, cette province foisonne d’artisans vanniers, de producteurs de soie et de tisserands réputés. La transformation des produits agricoles (alcool de riz, farine de manioc, vermicelles et nouilles de tou tes sortes) a toujours occupé une population nombreuse dans cette province fortement marquée par l’inondation en période de mousson. Plus traditionnel que Bac Ninh, l’artisanat dans cette province du haut delta est multiforme et marque fortement la vie villageoise. Par ailleurs, la richesse du patrimoine architectural et religieux en fait une destination privilégiée pour le tourisme, telle la célèbre Pagode des Parfums qui draine des milliers de touristes nationaux et internationaux, et les pagodes Thây et Dâu.
La province de Bac Ninh, à l’est de la capitale, située au carrefour de plusieurs axes routiers et fluviaux, et surtout de la route de la Chine, est plus avancée dans son processus de transformation des techniques artisanales. Enserrée par les montagnes qui dominent le delta, cette province, appartenant autrefois au Kinh Bâc, est considérée comme le berceau culturel du haut delta, le lieu de l’émergence du Bouddhisme au Vietnam et elle est fortement sinisée. C’est l’endroit où s’est constitué le premier royaume deltaïque de Au Lac. Des recherches archéologiques ont montré l’importance de 1’ artisanat du fer et de la céramique dans cette zone. De nombreux vestiges historiques et patrimoniaux l’on rendue célèbre (pagodes de But Thâp et de Dâu) : on y vénère par exemple des personnages importants, telles les deux sœurs Triing qui se sont battues contre une invasion chinoise.
Dans ce livre, nous vous proposons 10 itinéraires à visiter, concernant à chaque fois plusieurs villages de métier et des villages culturels qui abritent un patrimoine architectural de qualité; les critères de sélection des villages pour la réalisation des itinéraires sont les suivants :
• spécialisation dans un métier de type artisanal : objets de la vie quotidienne ou d’art (on évitera les villages trop industrialisés) ;
• présence de métiers anciens à l’origine de cultes des ancêtres ;
• plusieurs ateliers à visiter, dont certains appartiennent à des artisans réputés ;
• patrimoine architectural de qualité (pagodes, temples et maisons communales ou dinh…) ;
• présence de marchés typiques ;
• accessibilité à partir de Hà Nôi.