Introduction 10

LE MARCHÉ DANS TOUS SES ÉTATS : AVEC L’ÉTAT OU SANS L ÉTAT
Une fois le Mur de Berlin tombé, les marchés de l’est de l’Europe ont disparu et les coopératives ont perdu leurs débouchés préférentiels. Après des décennies de contrôle par l’Etat, les artisans se sont retrouvés devant une dure alternative, soit de continuer en cherchant de nouveaux marchés par eux-mêmes, dans le contexte de l’Ouverture économique, le Doi Mâi, soit de sombrer. Selon les activités et l’histoire personnelle des artisans et de leurs réseaux sociaux, notamment leurs relations avec les commerçants de Hà Nôi – une ancienne tradition liée au quartier des 36 rues – des villages ont réussi à s’adapter au nouveau contexte du Doi Mâi. Certains artisans sont à la tête d’entreprises florissantes d’envergure internationale, d’autres se sont recyclés dans d’autres activités productives ou commerciales, tandis que les autres ont quitté le village ou sont retournés à l’agriculture.
Les prémices du Doi Mâi ou comment certains villages étaient prêts pour s’ouvrir au marché
La faillite du système et le laisser faire de certains leaders locaux
Certains villages de métier parmi les plus actifs de la province de Bac Ninh avaient développé, bien avant le Doi Mâi, l’initiative privée, ceci grâce à l’assentiment des autorités locales, conscientes de la faillite du système. Délaissant les coopératives peu fonctionnelles, un certain nombre d’artisans récalcitrants continuèrent leur activité de façon clandestine. Certains villages comme Dai Bai et DtfOng Ô étaient très proches du Parti car ils avaient participé à l’effort de guerre, produisant du matériel militaire, pour ce qui était du premier (casque, ceinturons, munitions), et du papier, pour ce qui était du second, qui servait à la rédaction des pamphlets révolutionnaires. Ils eurent ainsi très tôt le feu vert pour produire individuellement.

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A Dtfcfng O (Itinéraire 1 ), le groupe de production de fabricants de papier pour les piles de l’armée était le seul capable de commercialiser les articles produits par les foyers artisanaux. Avant que le marché se libéralise dans les années 1980, la commercialisation des produits artisanaux ne put s’opérer que grâce à l’intervention informelle de certains leaders politiques qui ont fermé les yeux sur les activités privées des producteurs. Avec la croissance de la production, Difdng Ô devint le centre d’un réseau de production en chaîne qui intégrait plusieurs villages et, dans une moindre mesure, l’armée. Cependant, l’approvisionnement en matières premières posait problème. Si l’acquisition d’écorce dô pouvait s’effectuer grâce aux réseaux commerciaux avec les peuples des Hautes Terres, celle du papier à recycler était plus difficile. Un système de troc s’opéra entre les villageois et certaines administrations : du riz contre du papier usagé. Cette période a permis aux artisans de Dü’Ong O de tisser des réseaux de relations avec des responsables de petites entreprises d’Etat productrices de papier. Ils purent ainsi accéder aux ateliers mécanisés et se familiariser avec d’autres modes de fabrication qu’ils n’avaient encore jamais vus (DiGregorio M. et al., 1999).
Le dynamisme des villages de commerçants : entre illégalité, sang froid et esprit d’entreprise
À Dông Ky (Itinéraire 1), quatre anciens marchands de buffles se lancèrent illégalement à leurs risques et périls (certains furent emprisonnés) dans le commerce des meubles antiques, activité au marché interdit en ces temps de guerre. Ils furent à l’origine d’un nouveau métier qui a élevé ce village au rang des clusters les plus dynamiques du delta. A Da Hôi, village de la sidérurgie, de nombreux artisans ont continué à produire dans la clandestinité, ne voulant pas intégrer la coopérative. Les femmes se chargeaient de l’approvisionnement en matières premières et de la vente des outils fabriqués dans les ateliers. M. DiGregorio raconte avec brio dans sa thèse les péripéties de ces femmes, véritables amazones de la vente clandestine, pour passer le pont qui leur permettait d’atteindre la capitale. Elles devaient amadouer la police, certaines étaient emprisonnées et tentaient de s’enfuir !!! Cet auteur montre comment ces artisans et commerçants, malgré la mise en place du système collectiviste, ont maintenu leurs anciens réseaux commerciaux et sociaux :
« Comme ils l’avaient fait sous l’ancien régime, les commerçants et artisans de ces villages éludaient les autorités en usant d’un arsenal de moyens : ignorance feinte de la loi, collusion non coordonnée et érection d’un mur du secret concernant les activités des autres villageois, sollicitation du soutien direct des autorités villageoises compatissantes, déploiement stratégique des femmes comme commerçantes et isolement au cœur des murs intérieurs du village. Ce n’est pas par hasard que la contrebande et les produits de contrefaçon qui circulaient dans l’économie parallèle socialiste avaient pour origine les ateliers de Da Hôi ».

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