Introduction 21

La spécificité des clusters de villages de métier au Vietnam par rapport à leurs équivalents occidentaux tient en grande partie au contexte économique, démographique et politique de ce pays. A l’instar de la Chine, le Vietnam est marqué encore par la prégnance du système d’économie administrée, en transition inachevée. C’est un pays aux très fortes densités rurales où existe une main-d’œuvre nombreuse, jeune, en partie qualifiée (dans les villages de métier anciens, le savoir-faire se transmet de génération en génération au sein de la famille). Ce système de production permet de valoriser l’ingéniosité des producteurs qui se manifeste par une utilisation très répandue du matériel de récupération, la reproduction de pièces de rechange trop chères ou difficiles à trouver sur le marché local, la prolongation de la durée de vie des machines au-delà de ce qu’on peut espérer dans les pays développés.

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Enfin, les formes particulières d’organisation sociale et politique structurées sur les dynamiques familiales donnent une plus grande part au commerce, à l’organisation en filières, au fonctionnement en réseau etc. Elles favorisent l’intégration et la coopération entre les ateliers et les entreprises de tailles diverses qui effectuent une part du processus. Un cluster de villages de métier est un système productif localisé qui regroupe des industries rurales traditionnelles, au développement endogène. La concentration géographique de petites entreprises peut être associée avec le développement des réseaux marchands : elle valorise la proximité et favorise une meilleure utilisation des infrastructures et des réseaux de fournisseurs. Elle permet une meilleure diffusion des savoir-faire au sein d’une société profondément villageoise où plusieurs générations vivent sous le même toit. Un cluster des villages de métier comprend un nombre variable de localités et d’entreprises déclarées ou familiales. Le fonctionnement de ces clusters dépend de la nature des activités qui y sont pratiquées.
Ces clusters s’organisent à trois niveaux :
• au niveau villageois
Le travail est divisé entre des entreprises complémentaires. Chacune effectue soit une étape du processus de production – une bouilloire en aluminium est fabriquée par plusieurs ateliers, spécialisés dans une partie de l’objet : le fond de la bouilloire, le bec, la poignée – ou un type de produits – bouilloires, plateaux, bassines, objets d’art, dans le cas du village de marteleurs (Itinéraire 3, Dai Bai) – ou nouilles de riz fraîches, nouilles de riz séchées, alcool de riz, amidon de manioc, dans le cas des villages de transformation de produits agricoles. Par ailleurs, sous l’effet de la mécanisation et de la diversification de la production, une plus grande division du travail s’opère entre foyers et allonge la chaîne de production. La matière première de récupération (papier ou métaux) est échangée au sein d’une longue chaîne de collecteurs, puis est transformée par des artisans qui ont investi dans des machines – les fondeurs vendent le métal recyclé sous forme de plaques prêtes à l’emploi aux artisans qui vont les découper pour fabriquer marmites, plateaux ou gongs.
• entre villages
Il existe plusieurs types de relations inter-villageoises au sein des clusters. Chaque village est spécialisé dans un type de produit mais dépend des autres pour son approvisionnement en matières premières, en savoir-faire, en espace de production ou en main-d’œuvre – à Da Hôi, le village de la sidérurgie, les artisans du village mère se chargent de la fonte de la ferraille, de la vente des lingots et de leur transformation en barres ou tiges de fer, tandis que ceux des villages des alentours leur offrent leurs services (transport manuel, commerce de produits chimiques, assistance technique…), l’approvisionnent en main-d’œuvre, leur louent des parcelles pour qu’ils étendent leur espace de production ou fabriquent des grilles de fer avec des tiges qu’ils leur ont achetées. Il existe un système de sous-traitance au sein d’une hiérarchie de villages. Les villages les plus dynamiques qui regroupent de nombreuses sociétés privées sont liés aux entreprises familiales de leurs voisins par des relations contractuelles. Ils sont à l’origine de l’activité qu’ils ont diffusée dans leur voisinage, soit à l’époque collectiviste par le biais des coopératives, soit depuis le Doi Môi par apprentissage. De grandes entreprises formelles signent des commandes avec des clients étrangers et sous-traitent leurs commandes à des chefs de production résidant dans différents villages du cluster spécialisés dans un type de produits. Ceux-ci redistribuent ensuite le travail à une multitude de foyers qui n’effectuent que la partie manuelle du processus de production. Le montage, le contrôle de la qualité des articles et les finitions sont effectués dans les ateliers de l’entreprise donneuse d’ordre.
• entre les entreprises villageoises et les entreprises « formelles » des zones industrielles
Des grandes entreprises installées dans les zones industrielles urbaines sous-traitent aux ateliers spécialisés des villages de métier la fabrication de pièces détachées. On rencontre ce type de relations dans la métallurgie.
Par ailleurs, ce système est adapté au contexte économique de transition. Selon DiGregorio (2001), contrairement aux grandes entreprises du secteur formel étatique ou privé, l’organisation des entreprises en cluster est beaucoup plus flexible et répond plus rapidement au marché, notamment du fait de leur emprise bureaucratique moins lourde et de leur appartenance au secteur informel pour la plupart. Cette forme d’organisation permet de mobiliser tous les membres de la famille, de valoriser le temps de travail et l’espace résidentiel au profit de la production et gagne en souplesse pour l’utilisation de la main-d’œuvre au gré des commandes (travail de nuit, heures supplémentaires…). L’emploi est flexible et s’adapte au marché ou aux conditions de production (les coupures d’électricités sont régulières, les problèmes d’approvisionnement en matière première freinent la production,…).
Ces entreprises organisées au sein d’une chaîne de production peuvent s’insérer dans les « niches » économiques délaissées par les grandes entreprises du secteur formel qui doivent répondre à des normes de gestion, de qualité et à une emprise réglementaire beaucoup plus contraignante. Elles font appel à la main-d’œuvre familiale, sous-rémunérée, pour les ouvrages les moins qualifiés et peuvent s’adapter plus facilement aux commandes et aux variations du marché. Cette organisation du travail artisanal plus flexible s’intégre dans une économie agricole où le travail des rizières exige de moins en moins de travail, mais demeure. En période de récolte du riz, les ouvriers désertent les ateliers, même si les commandes exigeraient leur présence.

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