Voyage aux villages de métier au Vietnam 100

EN QUOI CONSISTE LE TRAVAIL DE LA NACRE?
Il faut tout d’abord aplatir les coquillages (qui arrivent dans de gros sacs qui sentent la marée basse) en les mettant dans un étau, après les avoir plonges dans 1 eau. Parfois, la nacre casse. Les ouvriers découpent le coquillage plat en morceaux et separent les parties plates des bords, puis les polissent. Puis on affine, pendant 24 heures, les morceaux polis dans un étau dans de l’eau, en donnant un tour de vis toutes les 15 minutes.
Ensuite, la façon traditionnelle de procéder est de coller des morceaux de nacre sur un modèle en papier du dessin a executer et d en faire le decoupage a 1 aide d une minuscule scie, puis à la lime. Les fragments de nacre ainsi taillés sont posés sur la surface de bois à décorer et leur contour gravé avec un outil pointu. Puis, avec un ciseau à bois et un maillet, on évide un morceau de bois exactement du même volume et de la même forme que le morceau de nacre qui va le remplacer. Si le trou creusé dans le bois est trop grand pour la nacre, on doit colmater avec un mastic fait de laque et de déchets de bois, mais tout l’art de l’incrusteur consiste à éviter le recours à ce rattrapage, qui diminue sensiblement la qualité (et évidemment la valeur) de l’objet incrusté.
Comme dans bon nombre de villages artisanaux, les savoir-faire et les secrets du métier sont activement protégés : si une femme du village se marie à l’extérieur, elle ne pourra pas continuer à exercer son activité, car les vendeurs de nacre de Chuyên Mÿ refuseront de l’approvisionner – et l’on peut même lui couper l’électricité dans son nouveau village si elle persiste à incruster !
Dans les ateliers, le travail est divisé entre artisans et ouvriers, chacun en effectue une partie : coupe du bois, polissage, découpe de la nacre, incrustation, polissage, laquage. Les artisans subissent de fortes variations dans l’approvisionnement en nacre. La découpe et le limage des petites pièces à incruster occupe une main-d’œuvre nombreuse. Des ateliers se sont spécialisés dans cette activité et vendent les pièces pré découpées. Une partie est vendue en pièces prédécoupées sur le marché de la nacre de Dông Ky (voir Itinéraire 1) ou dans les boutiques du village de Thôn ThifOng. Les petites pièces de nacre vietnamienne de faible qualité, prêtes à l’emploi, se vendent 60 000 VND le kilogramme en 2006.
QUELS TYPES D’OBJETS SONT INCRUSTÉS AVEC DE LA NACRE ?
• Meubles en bois de qualité (armoires, tables, lits de type chinois), lourdement chargés en incrustation. Ces meubles rapportent beaucoup de bénéfices, mais ont des coûts de production élevés.
• Objets de culte en bois (par exemple, les bàn thb, ou autels des ancêtres), sur lesquels on incruste des images représentant des scènes légendaires avec montagnes, arbres, animaux mythiques… Les boîtes et fourreaux d épée nacrés, et les sentences parallèles et horizontales incrustées de lettres en nom (l’ancien système d’écriture vietnamienne).
• Depuis le Doi Môi, des artisans se sont mis à fabriquer des petits objets en bois incrustés de nacre pour l’exportation et pour les touristes (boîtes, cendriers, porte-cartes de visite, boîtes à bijoux ou à cure-dents). Ces objets sont généralement de qualité modeste et rapportent peu, mais demandent moins d’investissement que les meubles. Certains artisans se sont également spécialisés dans la fabrication de boutons, de perles pour les colliers, et d’objets décoratifs en nacre, comme les bateaux et tableaux revendus aux touristes dans les stations balnéaires.
• Les tableaux en nacre de grande taille sont des objets de prestige pour la nouvelle classe aisée.
D’OU VIENT LA NACRE ?
Si la source fluviale des coquillages autochtones a tari, les artisans ont trouvé plusieurs nouvelles sources, de qualité et de coût variable :
• Les gros coquillages lourds en spirale de Singapour coûtent 200 US$ la pièce. Ils ont de très beaux reflets. Selon l’angle de vue et la lumière, les dessins nacrés changent de couleurs. Mais on n’utilise cette nacre que pour les meubles les plus coûteux, ou au moins pour une partie des dessins.
• Les coquillages plats de Taiwan coûtent 30 000 VND la pièce et ont moins de reflets.
• Les coquillages plats du Vietnam ou de Chine coûtent entre 5 000 et 10 000 VND la pièce.
Pour acheter de la nacre, selon les marchés visés, les artisans passent par des intermédiaires (Indonésie, Singapour, Japon) ou se cotisent pour louer un camion de 20 tonnes et aller l’acheter eux-mêmes (à la frontière chinoise à Lang Son pour les coquillages chinois de faible qualité). Des commerçants de la commune se sont installés spécialement dans le sud du pays pour s’adonner à l’importation de nacre (de Singapour ou Indonésie). Ils se chargent aussi de l’exportation des produits finis.
QU’EST-CE QUE « L INCRUSTATION » DE COQUILLES D’ŒUFS DANS LA LAQUE ?
Bôi Khê est spécialisé dans la laque et « l’incrustation » des coquilles d’œuf dans les objets laqués. Les artisans travaillent de plusieurs façons : soit ils se déplacent à Dông Ky (voir Itinéraire 1, p. 70), à Nhj Khê, le village des tourneurs de bois (voir Itinéraire 5, p. 204), ou à Hà Nôi pour laquer des meubles, soit on leur apporte des objets de plus petite taille à laquer à domicile. En fait, il n’y a qu’un rapport faible entre ce métier et l’incrustation de la nacre proprement dit dans les autres villages de la commune. A l’époque collectiviste, il y avait deux coopératives dans ce village. La première fabriquait des objets en nacre et travaillait avec Mme Vui (voir « une promenade… », p. 241), l’autre fabriquait des objets en laque. C’est ainsi que les villageois se sont mis à l’incrustation.
Des ateliers travaillent à la commande pour l’exportation, la décoration des hôtels et le marché touristique. Ils font de « l’incrustation » de coquilles d’œufs dans la laque. Ils cherchent à diversifier la production : laquage avec coquilles d’œufs sur des objets en bambou ou en bois, sur carton aggloméré de Malaisie, sur du plastique et des céramiques : les artisans ont des liens avec des céramistes de Bat Tràng (voir Itinéraire 2, p. 111) à qui ils passent des commandes. Grâce à ces innovations, on trouve des objets insolites en vente ici : si vous rêvez de vous procurer un cœur en céramique incrusté de coquilles d’œufs, vous êtes dans le bon village.
QUELLES SONT LES CONDITIONS DE VIE ET DE TRAVAIL CHEZ LES INCRUSTEURS DE NACRE ?
Pas très bonnes… La plupart des artisans travaillent dans la cour ou le salon de leur domicile. Leur habitation est envahie par l’activité. On fait tout dans la maison, y compris les finitions, la peinture (hautement toxique) et l’emballage. Il est permis de se demander où vit la famille…
Les problèmes environnementaux pour les artisans spécialisés dans le traitement de la nacre sont particulièrement aigus :
• Le bruit : il faut couper et poncer les coquillages nacrés et l’on utilise des machines électrifiées dont émane un vacarme à réveiller les ancêtres.
• Les déchets et les poussières des coquillages : lorsqu’on nettoie et ponce les morceaux de nacre, une poussière très nocive s’en dégage. De nombreuses personnes souffrent de maladies pulmonaires dans la commune, particulièrement dans les villages spécialisés dans le traitement de la nacre, comme Thôn ThifOng. La plupart des artisans de ce village travaillent dans leur maison et doivent porter des masques. Ils attendent la construction d’une mini-zone industrielle informelle au bord de la rivière Nhuê, déjà très polluée par les eaux usées de Hà Nôi. Le travail de la nacre entraîne des inflammations du système respiratoire.
La peinture laquée dégage des vapeurs nocives.

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