Voyage aux villages de métier au Vietnam 104

Un tour de chapeau folklorique
Passant près du pont, je penche mon chapeau en feuilles de latanier sur le côté afin de le regarder.
Sa travée mesure l’étendue de mon chagrin.
Passant près du dinh, je penche mon- chapeau en feuilles de latanier’ sur le côté afin de le regarder.
Le nombre de tuiles sur son toit jne’surej.’étendue de mon amour pour loi.
[Chanson traditionnelle]
Le village lui-même est également rentré dans le folklore vietnamien avec ses couvre-chefs. Une autre chanson fredonnée dans le delta conseille ainsi
Si tu veux goûter un excellent poisson avec du riz,
Si tu veux porter un excellent chapeau en feuilles de latanier,
Vas-y donc à Chttông ! –
Jadis, la tradition voulait qii’un garçon présente un chapeau fait de feuilles blanchies en guise de preuve d’amour à sa bien-aimée. Ce sine qua non des gestes galants avait d’autant plus de portée symbolique que le jeune homme était censé l’avoir confectionné de ses propres mains… Sachant que même un chapelier de métier ne peut confectionner que de deux à trois chapeaux (de bonne qualité) par jour, on voit que cette coutume relève d’une autre époque que celle du « speed-dating » et de la promiscuité progressive entre jeunes gens en scooter ou en réseau Internet…
Depuis 1er août 2008, les autorités vietnamiennes, en quête d’espace vital pour pouvoir gérer la croissance démesurée de la capitale, ont officiellement incorporé la province de Hà Tây dans la province de Hà Nôi, créant ainsi une nouvelle zone périurbaine aux alentours. Cet aménagement va irrémédiablement changer la donne pour nombre de villages comme Chuông- Les plus proches du centre disparaîtront totalement comme entités distinctes et rurales ; les plus éloignés atteindront les faubourgs de la nouvelle ville élargie et fatalement des activités traditionnelles disparaîtront au profit de divers commerces reliés à la force d’attraction inexorable exercée par la métropole du delta, aspirant la périphérie vers le centre.
CHOSES NON DITES, CHOSES HERMAPHRODITES…
En fait, si on voulait s’acharner à tendre vers une précision dite historique (il lui manquerait donc la polyphonie ancestrale, comme souvent dans les chroniques occidentales), si on avait eu donc ce désir déplacé, on aurait pu faire remarquer que Yào dài était à l’origine une adaptation d’un vêtement chinois porté par les deux sexes, appelé cheong sam. Ce n’est qu’au début des années 1930 qu’un dénommé Nguyën Cât Tiïàîng, écrivain vietnamien et modiste à ses heures perdues, aurait créé Y do dài que nous admirons aujourd’hui. Progressivement resserré et recoloré par des tailleurs saïgonnais, l’habit a perdu la cote avec les hommes et est devenu la parure « traditionnelle » des femmes partout sur le territoire vietnamien.
Poursuivant cette piste de pinaillage épistémologique et emblématique, si on se penche sur le non là (sans vouloir l’écraser), le chapeau fait de feuilles est effectivement typique de la culture sinoïde méridionale (pas seulement du Vietnam), mais le chapeau conique « classique » était en fait autrefois porté massivement par les hommes. Les femmes arboraient des chapeaux plats et larges, ce que montrent les photographies de l’époque coloniale française – confirmé par Gourou (1936), ensuite Huard et Durand en 1954. En désaccord avec les prétentions des chapeliers de Chuông, cette dernière source affirme également que les meilleurs chapeaux en feuilles de latanier ne proviennent pas du nord du pays mais du centre. Une fois passé le début de la période collectiviste avec ses habits semblables à ceux de la Chine révolutionnaire, identiques pour les deux sexes, force est de constater que depuis, il est rare de voir un homme porter un chapeau conique. Mais comme d’habitude, l’histoire a tendance à se répéter, puisque une « nouvelle tradition » androgyne sévit, à la ville comme à la campagne, dans les deltas comme en haute montagne : la casquette de base-bail.
Pourquoi ces glissements et cette appropriation d’emblèmes très visibles mais somme toute sans grande importance concrète ? Peut-être parce qu’un pays avec une topographie longiligne, une hétérogénéité culturelle d’un delta et des communications fragilisées comme celles du Vietnam, une société qui a vécu tant de turbulences et de déracinement, une nation déchirée militairement et idéologiquement et fraîchement reconstituée, un pays renaissant ainsi des cendres aurait peut-être un besoin naturel de se (re)générer par des mythes fédérateurs, des symboles rassembleurs, des emblèmes nationalistes, aussi simples soient-ils.
Quoi qu’il en soit, si le non est désormais perçu par les jeunes femmes urbaines comme nhà quê (plouc, paysan), il demeure nonobstant un instrument de travail d’une valeur non négligeable pour la femme en milieu rural. C’est à la fois une protection quotidienne contre le soleil et la pluie, un éventail efficace, un accessoire de coquetterie et un contenant de fortune pour grains, graines, fruits, légumes, foies de volaille – et même pour boissons rafraîchissantes (non alcoolisées…).
On fait des chapeaux en feuilles de latanier à Chuông depuis toujours, ou du moins depuis presque aussi longtemps que cela. Des anciens du village soutiennent que jadis, ces couvre-chefs végétaux étaient réservés à la Cour royale. Les temps changent, les détails des origines sont perdus, mais la tradition persiste. Jusqu’aux années 1940 au moins, on confectionnait même des manteaux en feuille de latanier à Chuông. Ces manteaux, qu’on ne fabrique plus aujourd’hui à part une petite quantité pour l’exportation vers le Japon, étaient très portés dans le delta autrefois et protégeaient autant du froid que de la pluie. Ils avaient l’avantage supplémentaire d’être fabriqués avec les pointes des feuilles de lataniers non utilisées par les faiseuses de non. Pierre Gourou, (1936) en a donné une belle description : « Ces manteaux hirsutes, aussi éloignés que possible par leur aspect végétal non modifié de l’idée que l’on se fait habituellement d’un vêtement, dissimulent ceux qui les portent et les confondent avec le milieu environnant, avec des feuillages desséchés, une meule de paille, ou le chaume des paillottes. »
À la même époque, il existait encore une cinquantaine de variantes de styles de chapeaux. Il y en avait (pointus, à fond plat, avec une crête métallique, etc.) pour mandarins, pour bonzes, pour soldats… Aujourd’hui, ces chapeaux ne sont faits que sur commande par de très rares artisans capables encore de maîtriser les techniques requises. Une sorte qu’on peut encore voir portée parfois, ce sont les quai thao, de grands chapeaux plats avec des brides décorées, sous lesquels on peut trouver les charmantes chanteuses de chansons folkloriques quan ho en périodes de fêtes (voir itinéraire n° 1). Mais la quasi-totalité des autres styles ont disparu à jamais et c’est le non qui l’emporte : le chapeau conique de forme « classique », dérivé en fait d’un chapeau de la région de la ville de Hue. Selon les artisans de Chuông, les non de Hue sont moins robustes et pas imperméabilisés, puisqu’ils n’ont pas de feuilles de bambou intercalées entre les feuilles de latanier, ce qui semble être vrai.
Une autre variante du non puisant ses origines à Hué, mais trouvable à Chuông, c’est le non bai thd, ou « chapeau conique poétique » : si on met le chapeau devant une source lumineuse, à l’intérieur, on voit en silhouette des formes ou des idéogrammes découpés dans une feuille intercalée entre des feuilles de latanier. Une touche de fantaisie individuelle intégrée discrètement dans un objet pratique courant.

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