Voyage aux villages de métier au Vietnam 105

COMMENT FAIRE NON DE LA TÊTE
Sur les quelque 3 500 foyers à Chuông, 85 % font des non. On produit 3,5 millions de non par an ici. Si on fait un calcul rapide (et imprécis), cela fait un peu plus de trois chapeaux par foyer par jour. C’est presque exclusivement les femmes qui font ce travail de façon régulière, rappelons que celles d’un certain âge autant que les jeunes (même les écolières) sont mises à contribution. D’ailleurs, le chiffre de deux à trois chapeaux par jour évoqué plus haut ne se réfère qu’à des non de meilleure qualité ; dans un retour de manivelle faisant sévir une justice assez poétique, lui aussi (toutes proportions gardées), le Vietnam exporte une production importante (un à deux containeurs par jour quand même !) de non de faible qualité vers… – Vers où ? Je vous le donne en mille… – Hé oui, la Chine !
Faire des chapeaux en feuilles, c’est un travail manuel par excellence : il y a peu de chance qu’on puisse le mécaniser un jour, il exige une certaine dextérité (mais pas de force particulière) et demande surtout beaucoup de temps. L’un des habitants de Chuông l’a défini ainsi : « c’est un métier contre la misère ». Comme beaucoup de métiers (sinon tous) dans les villages du delta, c’est effectivement à l’origine une activité d’appoint, un moyen d’occuper la main d’œuvre agricole sporadiquement sous-employée de manière ponctuelle et profitable, fournissant (une fois la production vendue au marché) un apport d’argent liquide pour les dépenses inévitables sur tout ce qui ne pousse pas dans les terres autour du village. L’achat des matières premières n’est pas dispendieux ; les rares outils requis sont simples et bon marché (un couteau et une aiguille, en fait). Les retours financiers sont faibles (pour fabriquer un non qui sera vendu en moyenne 12 000 VND, il faut environ d’abord débourser 3 000 à 5 000 VND, selon la qualité prévue), mais tout ce qu’on doit y investir en sus, c’est du labeur manuel et du temps.
La production des non est soumise aux fluctuations saisonnières de la demande et donc également des prix de vente. La préparation et le stockage des matières premières sont un problème pour certains, et l’usage de produits chimiques nocifs pour la santé afin de fumiger ces chapeaux végétaux contre la moisissure est un danger potentiel pour tous.
Un autre commentaire sur la production s’impose : sans l’organisation extraordinaire autour de cette activité, malgré le faible investissement requis, elle ne serait absolument pas rentable. Si une chapelière devait faire des kilomètres pour acheter une brindille d’osier par-ci ou trois feuilles de latanier par-là pour fabriquer un objet qui se vend si peu cher, elle ne s’en sortirait pas. Il y a une complémentarité remarquable parmi un groupe de villages avec Chuông au centre, chacun spécialisé dans la préparation ou la fabrication d’une partie du matériel nécessaire. Cet espace de production étendue est très bien organisé – essentiellement par des femmes, tout comme ce sont surtout des femmes qui fabriquent les non.

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