Voyage aux villages de métier au Vietnam 109

CANH HOẠCH
Canh Hoach (commune Dân Hôa, district Thanh Oai) est un village spécialisé dans la fabrication des éventails en papier et des cages à oiseaux en bambou. En marge du village, il reste aussi quelques fabricants de palanches (ou plutôt les fléaux en bambou qui forment les axes de soutènement des suspensions).
COMMENT Y ALLER ?
En sortant de Chûong, reprendre la route nationale 22 sur la droite. Au bout de deux kilomètres environ, vous atteindrez le carrefour de Vac, au sud duquel commence le village de Canh Hoach, autrefois appelé Vac. Vous verrez le long de la route sur la gauche de nombreux éventails en papier mauve en train de sécher. Vous êtes arrivés.

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LE CONTEXTE
Avant les années 1990, le village s’adonnait principalement à la fabrication du papier pour les pétards qu’il vendait à Binh Dà, un bourg jadis célèbre pour ses pétards que vous avez traversé en venant de Hà Dông. Il n’y avait que quelques artisans qui fabriquaient des éventails et des cages à oiseaux, puisque ces articles ne se vendaient pas aussi bien que le papier. Le chercheur français Pierre Gourou mentionne cinq villages fabriquant des éventails dans le delta des années 1930 : il ne reste que Canh Hoach et Chàng Son (Hà Tây). C’est une activité qui ne rapporte pas beaucoup et qui est massivement exécutée par les femmes. Mais comme on se trouve dans la zone spécialisée dans le bambou et l’osier, l’accès à la matière première est grandement facilité et permet aux foyers d’obtenir quelques revenus supplémentaires.
En 1994, le gouvernement a interdit la fabrication des pétards (voir explications dans Itinéraire 1, p. 83) et les artisans se sont spécialisés dans les éventails et les cages à oiseaux. Depuis 1995, les artisans se sont mis à en produire sur une plus grande échelle. Il faut aussi dire cependant qu’avec le développement de l’électricité, les gens utilisent davantage les ventilateurs (moins usant pour les poignets) et le marché des éventails a sombré en conséquence. Ce sont surtout les personnes âgées et les vendeuses ambulantes qui s’en servent. Les vieilles personnes aiment s’installer devant le palier de leur maison et observer le cours de la vie qui passe dans la rue, un éventail en papier de Canh Hoach à la main.
LES MÉTIERS
Les cages à oiseaux et les éventails sont deux produits artisanaux particulièrement réussis dans la région. On voit de belles cages à oiseaux, souvent avec des locataires, puisque les Vietnamiens aiment beaucoup garder les oiseaux en cage, un peu partout, à Hà Nôi et à la campagne. (Il y a aussi des pratiques bouddhiques qui amènent les gens à acheter des oiseaux en cage afin de les libérer, ce qui forcément augmente la demande aussi). Les éventails de Canh Hoach, beaux mais simples, sont plus difficiles à trouver à Hà Nôi parmi toutes les importations chinoises, plus grandes et colorées.
La fabrication des cages nécessite un travail minutieux du bambou. Les tiges sont courbées à des fins esthétiques grâce à une immersion prolongée dans de l’eau puis la mise dans des formes. On peut trouver des cages de plusieurs tailles et formes, et à des prix plus que raisonnables. L’éventail consiste en une armature faite de branches de bambou, (âgé de trois ans) et du papier (traditionnellement de teinte marron et violet sombre), attaché à l’armature, autrefois avec de la colle de kaki (un fruit local) qui émettait une odeur nauséabonde tant que l’éventail était neuf ; aujourd’hui on reproduit rigoureusement le même effet, mais avec des produits plus modernes et chimiques. L’éventail ainsi fabriqué n’a rien à voir avec les objets clinquants produits en masse en Chine : c’est un bel accessoire artisanal, sobre et discret. A noter que l’éventail pliant est né au Japon vers le xc siècle, ceci contrairement à toutes les légendes qui attribuent à la Chine la paternité de la plupart des arts du Vietnam.
Toutefois, les fabricants sont des commerçants, et si on leur demande, ils peuvent produire des éventails comme supports publicitaires, auxquels on rajoute un logo d’entreprise ou d’autres matières promotionnelles. Par ailleurs, ils peuvent également remplacer le papier par de la soie, qui peut également porter des images ou des slogans. « On peut encoller dans l’éventail des papiers magiques, destinés à attirer des malheurs sur la personne qui sera éventée avec l’éventail ainsi ensorcelé » (Huard P. & Durand M., 2002). Parfois, on produit de grands éventails, jusqu’à un mètre de large, décorés avec des paysages, des tableaux, des poèmes ou des chansons.
L’un des fabricants âgés du village, M. Tran Van Don et son frère (voir carte p. 261) produisent encore des éventails avec une sophistication traditionnelle, dont lui et sa famille sont peut-être les derniers à connaître le secret : de près, l’on peut voir une décoration minutieuse, effectuée avec une aiguille, reproduisant des formes en pointillés lumineux. Un éventail ainsi décoré était autrefois un accessoire idéal pour un rendez-vous amoureux au clair de la lune. Le père de ces frères artisans eut même l’honneur de fabriquer un éventail pour Hô Chi Minh, aujourd’hui exposé au musée consacré au premier président de la République socialiste du Vietnam.
Selon la tradition, l’achat d’un éventail tombe, comme beaucoup d’autres activités, sous la houlette de la superstition, ici dans le domaine de la numérologie vietnamienne. Voici une explication du journaliste Nguyën Vân Vïnh dans le journal Annarn nouveau, le numéro du 10 juin 1934 :
« Le nombre de branches de l’éventail doit être un multiple de quatre ; il peut, à la rigueur, y avoir une ou deux branches de plus, mais jamais trois. L’acheteur superstitieux, avant de faire l’emplette d’un éventail, en dénombre les branches en prononçant dans l’ordre les mots suivants : ngtiài (homme, autrui), ta (moi), ma (esprits malfaisants), but (Bouddha) ; il ne faut pas que le décompte s’arrête sur l’évocation des esprits malfaisants. »
Il y a des préoccupations numérologiques identiques à celles qui concernent les éventails dans d’autres domaines, par exemple dans la construction. Si ce n’est pas déjà fait, vous allez bientôt tomber sur un escalier (pas littéralement, je l’espère) avec une première ou une dernière marche beaucoup plus petite ou plus grande que les autres : celle-ci évite de conclure sur un chiffre total de marches qui attirerait le malheur sur la maison.

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