Voyage aux villages de métier au Vietnam 120

LE CONTEXTE : UNE ÉTUDE DE CAS
Le coup de bambou pour le berceau du rotin
Le métier de la vannerie (tressage de bambou et rotin) occupe un peu plus de 200 villages de métier de la province de Hà Tây (sur un total de 500). Il se concentre spécialement dans le district de Chu’Ong Mÿ. C’est un métier, à l’origine destiné à la fabrication d’objets pour la vie quotidienne, de petite envergure et aux revenus limités – sauf au village de Phu Vinh, déjà en contact avec les marchés européens à l’époque coloniale, qui a su développer un véritable art de la vannerie autour d’une dizaine de maîtres-artisans et produire des objets de décoration très sophistiqués.
Jusqu’alors, les artisans vanniers pratiquaient cette activité en parallèle à l’agriculture. Et si les villages avaient une spécialisation bien marquée, cette activité très manuelle ne demandait pas un grand savoir-faire et n’était pas « portée » par la religiosité si puissante des artisans organisés en corporation autour du fondateur de « leur métier », à l’aura renouvelée chaque année par de nombreux rituels. Pour le géographe Pierre Gourou, observant la vie deltaïque dans les années 1930, tout villageois était plus ou moins vannier et savait tresser pendant la saison morte des paniers pour son usage personnel.
A l’époque collectiviste, ce métier a changé d’envergure et de marchés (ceux de l’Europe de l’Est) : des centaines d’artisans ont été formés « à la chaîne » au sein de coopératives par des artisans talentueux pour répondre à cette nouvelle clientèle. Une multitude de sous-traitants exécutèrent en série un grand nombre d’objets relativement simples, sans aucune créativité, pour des revenus plus que modestes.
Cependant, ces clients d’un nouveau genre, peu soucieux alors de la qualité des articles, n’ont pas poussé les artisans fraîchement formés à se dépasser et à innover. Puis, la concurrence des contenants en plastique originaire de la Chine a tué en grande partie le marché de la vannerie simple destinée à la vie quotidienne. Un autre problème c’est que le tressage du bambou et du rotin n’est pas, en Asie du Sud-Est, l’apanage unique du Vietnam. Les Philippines, le Myanmar et surtout l’Indonésie, grands producteurs d’objets en bambou, fabriquent des objets de grande qualité et offrent une vie bien meilleure à leurs artisans. Il est d’ailleurs question de faire appel aux talents de ces Indonésiens pour rehausser la qualification des artisans de Phü Vinh. Sur 2 000 artisans dans la commune de Phu Nghîa, seuls 220 peuvent être considérés comme ayant une qualification suffisante pour assurer tout le processus de production et tresser aussi bien du rotin (plus difficile à travailler) que les différents types de bambou.

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Les autres ne peuvent monnayer leur faible expérience et technicité qu’à des salaires mensuels équivalents à moins de 700 000VND, quand ce n’est pas 300 000VND pour la cohorte des apprentis. La production de masse par une armée d’artisans peu formés, mal payés ne donne pas des résultats très probants dans un contexte d’ouverture vers des pays aux normes de fabrication et à la quête aux labels de « bonne » fabrication, comme on pourrait parler de la « bonne gouvernance ». Le refus d’acheter des produits fabriqués par des enfants fait partie des exigences de certains pays occidentaux.
Depuis l’année 2005, l’activité dans le cluster de Phu Vinh est en baisse. Le défi de l’ouverture vers des marchés très exigeants en matière de qualité (Japon, France et USA) est difficile à relever. La demande évolue rapidement aussi : par exemple, suite à l’introduction de règles environnementales, des industriels japonais viennent jusqu’aux villages du delta à la recherche de contenants alimentaires en fibres végétales, mais dont la fabrication doit respecter des normes d’hygiène difficiles à appliquer au Vietnam.
C’est aussi le résultat du système de sous-traitance : chaque artisan s’approvisionne en matières premières, travaille sans véritable surveillance, donc pour les moins bien formés, les erreurs s’accumulent. Le métier est confronté à une situation difficile : les entreprises ont peur de s’engager dans de nouvelles commandes : elles ne parviennent pas à rehausser la qualité des articles et surtout, ce qui est difficile dans un système de production très hiérarchisé de sous- traitance, à assurer les délais de production. Qu’une commande arrive au moment de la récolte du riz, et le contrat ne peut être honoré.
Certains artisans zélés comme M. Trung (voir encadré p. 281) ont misé sur l’amélioration de la qualité et la formation. Celui ci a réussi à ouvrir un centre de formation pour les artisans du village avec l’aide de la coopération danoise. Il va ensuite sélectionner les meilleurs élèves et les faire travailler pour lui, alors que d’autres entreprises visent la diversification et la production de masse.
Des entreprises qui se tournent beaucoup plus vers le commerce des objets en bambou et en rotin en provenance de tout le Vietnam se sont installées le long de la route nationale n° 6 en pleine fièvre de spéculation foncière. Elles se sont endettées, ont fait d’énormes investissements et embauchent de nombreux ouvriers (surtout des jeunes femmes) sans qualification, car elles sont moins chères, et les forment sur le tas pour assurer de grosses commandes et effectuer les finitions et l’emballage. La sphère d’embauche s’étend (province de Hoà Binh …).On ne peut plus bénéficier du savoir-faire des artisans talentueux, qui coûtent trop cher et qui, de toutes les façons, ont leur propre entreprise, comme M. Trung. Une partie des commandes de ces entreprises est toutefois sous-traitée par des petits artisans à leur domicile, pour assurer plus de flexibilité au système et s’adapter aux fluctuations du marché.
Un gros problème demeure dans cette commune (celle de Phü Nghîa) : 350 ha de terres agricoles ont été converties pour la construction d’une grande zone industrielle sur la nationale 6. Seul un tiers des parcelles ont été attribuées aux entreprises de la vannerie. Le reste est vendu à de grandes industries hanoïennes ou étrangères (chinoises, taiwanaises…), spécialisées dans d’autres branches. La moitié des entreprises provient de l’extérieur ; les autres ont des patrons originaires de la commune, mais seules 12 sont spécialisées dans le rotin.
En plus, ces entreprises polluent la commune car les systèmes d’évacuation des eaux usées ne sont pas séparés du système hydraulique. Elles ne vont pas embaucher les villageois, peu adaptables à ce genre d’emploi et de toute manière, au-delà de la trentaine, on n’embauche plus. Les nombreux paysans expropriés (la taille moyenne des exploitations agricoles est d’un demi hectare) ne peuvent plus assurer leur autoconsommation en riz et leur activité artisanale ne leur suffit pas dans de nombreux cas. On risque donc de fragiliser les ménages les moins artisanaux. Dans le contexte de baisse des commandes et de concurrence entre entreprises, force est de constater que le futur s’annonce plutôt morose que rose.

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