Voyage aux villages de métier au Vietnam 13

Une promenade dans DifOng O (Phong Khê)
Une remarque en avanc-propos : ce village n’est ni bucolique, ni beau, ni attachant… La production mécanisée du papier a envahi tous les interstices de la vie locale, a pollué les canaux et occupé l’espace public, mais aussi privé. L’ampleur de l’activité et sa rapidité de croissance et de reconversion ont sonné le glas du contrôle de l’environnement par les instances locales et les lignages. Dans cette société deltaïque confrontée de façon permanente aux risques d’inondations, des institutions traditionnelles avaient été mises en place pour les réguler. Le système de production intégré de VAC {Vtiùn, Ao, Chuôtig : jardin, étang, élevage) permettait de recycler une partie des déchets organiques. L’organisation de la trame viaire en dents de râteau facilitait l’évacuation des eaux de la rue principale vers les artères secondaires perpendiculaires en direction des rizières et des étangs qui maillaient l’espace villageois, permettant ainsi un recyclage des nutriments pour la pisciculture. Des chartes villageoises, qui régulaient la vie villageoise dans son ensemble, organisaient aussi le traitement et l’évacuation de ces déchets et l’entretien des rues.

Vous verrez aisément la faillite de ce système ancien et dépassé. Il y a du papier PARTOUT. Par papier, on veut dire à la fois le papier de récupération, qui est la matière première utilisée par les artisans du village, mais aussi les produits finis : longs rouleaux de papiers kraft qui obstruent les rues du site industriel, des montagnes de papiers toilettes devant les magasins… dans le premier cas, le papier de récupération, nous vous laisserons le loisir de mesurer l’ampleur de son occupation spatiale et la variété de cette matière, que nous, en Occident, nous valorisons pour apposer le label onéreux de « papier recyclé » sur la multitude d’articles « verts ».

Nous vous proposons, cependant, un parcours plus traditionnel pour rencontrer les derniers des Mohicans qui s’acharnent contre vents et marées à continuer leur art, aux bénéfices modestes : les fabricants de giây do (à mauvais escient appelé papier de riz). Au printemps 2008, il restait quatre ateliers actifs à Du’Ong O et une dizaine à Châm Khê. Nous vous ferons entrer par la partie la moins industrialisée du village (quoique les abords de la voie ferrée, plus récemment aménagés, donnent une image contraire) et vous laisserons, à la fin du parcours, le soin de juger l’évolution de l’activité dans ces villages en vous faisant terminer par le site industriel, localisé au nord-est.

Dès que vous franchissez la voie ferrée, un petit miéu marque la limite du village. Prenez la rue principale récemment bâtie : le cœur du village ancien se trouve plus en avant, en direction de la rivière Ngü Huyên Khê. Avant d’arriver au marché, vous verrez sur votre gauche une entreprise spécialisée dans le tri des chutes de papier provenant de la papeterie de Bài Bàng. Ce papier de qualité provient des cahiers fabriqués avec de la pulpe de cellulose. Une armée de petites mains, enfouies dans ces montagnes neigeuses de bandelettes de papier, trient cette matière de qualité, enlèvent les bouts de scotch, les agrafes, les parties colorées des couvertures. L’activité du triage occupe une main-d’œuvre féminine et nombreuse, peu formée (femmes âgées, enfants,…), les hommes étant plutôt aux manettes des machines et des activités industrielles. Une entreprise d’une quinzaine de personne peut trier jusqu’à cinq tonnes de papier par semaine.

La rue principale du village est bordée de maisons neuves, dont les cours sont envahies de papier. Ce n’est que lorsque vous entrerez dans le dédale de petites rues du cœur ancien, que vous pourrez voir des petites maisons aux cours fleuries qui font le charme des villages du delta.
Arrivés au marché, tournez à gauche. Un petit temple, diém, sert de lieu de culte pour les habitants de ce xôm. Dans l’entrebâillement des portes, on voit de-ci, de-là, des personnes âgées en train de trier des tas de bandelettes de papier. Malgré la mécanisation, l’activité s’infiltre dans tous les coins du cœur villageois et dans l’intimité des résidences en grande partie désertées depuis que la production mécanisée a dû s’installer dans les sites industriels de la commune ou aux abords de la rivière.

Dans la première ruelle à droite se trouve la maison de M. Pham Van Tarn, dont la femme est une des quatre productrices de papier dô. Vous pouvez demander de visiter son atelier et d’acheter quelques feuilles de papier. Chaque atelier assure le processus de production en entier, donc il est souvent possible d’assister à tous les stades de la fabrication. Dans la cour, dans les bacs, les écorces de dô trempent, sur les cotés des femmes nettoient les bandes d écorce, on peut voir les presses, les égouttoirs, les mortiers et autres instruments du papetier. Le lever à la forme est vraiment
• ’étape la plus impressionnante. Dans son salon, envahi par les tas de feuilles de différentes tailles, la femme de M. Pham Van Tâm détache les feuilles séchées et vérifie la qualité. Elle produit cent kilos de papier par mois, de qualités variées, soit environ 20 000 feuilles. Elle exécute les commandes des clients, pour la plupart fidèles. Les niveaux de qualité dépendent de la part de la pulpe dans le mélange, de la qualité de l’écorce et de la finesse du papier : 1 cgidy diCûngest moins fin que 1 egidy dô. Dans certains cas, on mélange du papier de récupération à la pulpe d’écorce.

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Pour aller dans l’atelier de M. Ngô Vàn Hién, retournez sur vos pas. Au bout de la ruelle, tournez à droite (à gauche se trouve le marché) et avancez de quelques mètres. Sur la droite, se trouve son atelier. Lors de notre passage, sa femme, Mme Tifcîi, exécutait le lever à la forme de la pulpe de dô à l’aide du khuôn, dans un bassin. Elle passe la forme sur laquelle se trouve un tamis en fines lamelles de bambou (mành) dans le bassin d’eau (tàu xeo) mélangée à la pulpe et elle détache la feuille pour la poser sur un tas de feuilles, puis recommence inlassablement 800 fois par jour. De temps en temps, elle remue énergiquement l’eau dans le bassin avec un bâton pour bien mélanger la pulpe et obtenir un liquide homogène. Ce métier traditionnel et manuel, épuisant, parce qu’il faut rester tout le temps debout, les mains dans l’eau, est l’activité des femmes de ce village depuis des générations.

Si vous voulez mesurer l’impact sur l’environnement de cette activité très mécanisée, une fois de retour au marché, tournez à gauche et continuez tout droit jusqu’à la rivière (voir carte). Promenez-vous le long de la rivière entre Duo’ng O et Châm Khê : vous allez voir un bon échantillon de la production plus mécanisée, sans doute observer les chaînes de productions en marche (les plus grosses tournent même la nuit) et des ouvriers/ères préparant le papier recyclé, emballant des rouleaux de papier hygiénique, etc. Vous verrez que, comme à Dông Ky, on manque d’espace ici, et les abords de la rivière, pourtant le site du dinb et de l’embarcadère majestueux, sont souillés par la pulpe de papier usagé. Difficile aussi d’ignorer la pollution du cours d’eau : cette industrie demande beaucoup d’eau et entraîne des rejets importants (qui finissent souvent dans la rivière), plus l’emploi de produits chimiques toxiques.

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