Voyage aux villages de métier au Vietnam 18

LE CONTEXTE
Cet itinéraire de trois villages de potiers s’annonce comme une remontée dans le temps en ce qui concerne l’historique de ce métier dans le delta du fleuve Rouge : le visiteur pourra à la fois admirer des vestiges fascinants du passé et voir à l’œuvre le mouvement impitoyable vers le présent.
Nous commençons ce parcours par la destination la plus lointaine de tous les villages proposés autour de Hà Nôi : Phù Lâng. Cependant, l’éloignement (plus de soixante kilomètres) est amplement compensé par la beauté et l’originalité des lieux. En réalité une suite de trois villages de potiers (Dông Sài, Phân Trung et Thü Công) qui longent la rivière Cau, Phù Lâng est un endroit enchanteur. Entouré de rizières fertiles et loin des grands axes routiers de la région, cette petite concentration de maisons, adossées sur le versant d’une succession de collinettes, conserve plusieurs aspects des villages traditionnels tonkinois, tout en présentant des éléments uniques et recélant une dimension bien moderne.
le(s) métier(s)

Il y a des potiers dans la commune de Phù Lâng depuis fort longtemps : grâce à des recherches archéologiques on a découvert enfouis dans le sol des tessons de céramique datant de la dynastie des Tran (xinc/xivc siècles). La légende veut que le savoir-faire fut rapporté par trois mandarins, Hüa Vinh Kiê’u, Dào Tri Tien et Lifu Phong Tü, suite à leur mission diplomatique en Chine et transmis aux habitants de leur village.
Catherine Noppe (Musée royal de Mariemont, 2006) nous donne une des versions de ce mythe fondateur : « …Rentrés sains et saufs au pays, ils font profiter les gens de leur village natal de leur expérience : Kiéu enseigne à Bât Tràng (Itinéraire 2, p. 110 l’art de l’émail blanc, Tien enseigne à Thô Hà (voir p. 104) celui de l’émail rouge et Tü enseigne à Phù Lâng celui de l’émail jaune profond. Un peu plus tard, leur production est présentée à la cour qui s’en dit satisfaite et l’honneur en rejaillit sur les villages qui les honorent au titre de tô sif “ancêtre fondateur” et un culte avec des fêtes solennelles est alors établi… ».

Jadis, les potiers du village produisaient essentiellement des objets utiles à la vie quotidienne des villageois : des marmites, bols, chopes, jarres à alcool, tuiles, brûle-parfum… Ces objets étaient revêtus d’un émail brun clair et trouvaient un marché dans d’autres villages du delta et jusqu’à Hà Nôi. Phù Lâng jouissait d’assez bonnes connexions par voie fluviale pour le transport de matières premières (une fois les gisements d’argile et le bois disponibles sur place épuisés) et ensuite pour la distribution et la commercialisation de leur production – relativement lourde et fragile. Cependant, ce village n’a jamais pu percer le marché de l’exportation, à l’instar de Bât Tràng (Itinéraire 2), Chu Dâu et Hop Lë (naguère deux autres importants villages céramistes du delta) qui au xvir siècle s’imposaient en Asie du Sud-Est. Par contre, Phù Lâng était renommé pour la qualité de ses produits : à la fin du XIXe siècle, on a choisi les meilleurs artisans de la commune pour fabriquer 200 brûle-parfum finement travaillés et émaillés afin de les offrir à la Cour royale.

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L’amélioration des routes et l’apparition des véhicules motorisés au Vietnam a supplanté le transport fluvial, devenu trop lent et onéreux pour des déplacements compétitifs de marchandises dans le delta, bien que de grosses péniches et jonques sillonnent encore le fleuve Rouge. Phù Lâng a pâti de cette évolution : éloigné de Hà Nôi et assez mal desservi par le réseau routier, il a souffert entre autres choses de la concurrence de Bat Tràng, le village potier le plus connu de tout le delta (voir Itinéraire 2, p. 110) et situé à proximité de Hà Nôi, le pôle commercial principal de toute la région.

Cependant, c’est avant tout le cours des événements géopolitiques et les grands remous sociaux du début du XXe siècle, débordant ainsi sur les plaines deltaïques du Vietnam comme ailleurs, qui ont provisoirement plongé l’activité traditionnelle de Phù Lâng dans une période de déliquescence. L’état de guerre s’est installé et le mouvement de guérilla a été lancé contre le régime colonial français. Les fours de Phù Lâng ont été laissés à l’abandon.

La renaissance de l’activité ne s’est opérée que pendant l’époque collectiviste. Contrairement à Thô Hà, où les coopératives ont sonné le glas d’une production de qualité multiséculaire, à Phù Lâng les coopératives ont permis de rétablir une production de qualité moyenne et destinée à la vie quotidienne, autour des fours regroupés dans le village de Thù Công, lové le long de la rivière Câu.

Puis, il y a une vingtaine d’années, un petit groupe d’artisans de la commune ont trouvé une nouvelle façon de diversifier leur activité et d’augmenter la production. Ils sont partis à Thô Hà (voir p. 104) se procurer des modèles d’urnes funéraires (voir encadré p. 96), production traditionnelle des potiers de Thô Hà, et se sont mis à façonner des moules afin de les copier, les vendre moins cher et ainsi supplanter ce dernier dans ce fructueux marché pour tout le nord du delta du fleuve Rouge.

Plus récemment, certains jeunes artisans du village ont, eux aussi, commencé à se reconvertir, cette fois-ci dans la céramique artistique : quelques-uns ont fait des études à l’École des beaux-arts et l’École des arts industriels à Hà Nôi, ramenant des idées créatives au village. Ce « nouveau » métier a connu un franc succès et certains de ces artisans- artistes sont devenus carrément célèbres.

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