Voyage aux villages de métier au Vietnam 28

Cependant, il convient de noter que ceci coïncide avec une période (1371-1567, au cours de la dynastie Ming, comme les vases) pendant laquelle la Chine interdisait tout commerce avec l’étranger à ses ressortissants. Cette interdiction avait pour effet de limiter sévèrement l’exportation des célèbres porcelaines et autres céramiques chinoises de l’époque, laissant ainsi le champ libre aux producteurs de la périphérie de l’Empire du Milieu. D’autres restrictions et turbulences politiques en Chine ont avantagé les céramistes et potiers vietnamiens par la suite, facilitant notamment un commerce soutenu avec le Japon, où l’on peut encore voir des influences vietnamiennes sur la céramique à ce jour (la céramique kochi).

Mais avec ou sans les Chinois, force est de reconnaître le rayonnement et la réussite de la céramique vietnamienne. Un vase bleu et blanc, fait en 1450 à Bàt Tràng par un membre de la famille Bùi et acquis par un sultan ottoman, est exposé au musée Topkapi Saray à Istanbul en Turquie. Au centre de l’île de Java, une décoration plus tardive de la grande mosquée de Demak (xvc siècle : réputée la plus ancienne de toute l’Indonésie) est faite avec des restes de céramiques vietnamiennes, récupérées de la mosquée de Mantingan (xvic : – c’est compliqué…). Cette mosquée se trouve sur la côte nord de Java, où régnait à l’époque le sultan de Majapahit, qui avait épousé une princesse Cham, originaire donc de l’actuel sud du Vietnam, où vivent encore les survivants de son peuple. Des vestiges similaires ont été trouvés en Thaïlande, à Malacca et à Sumatra.

À VOIR
Aujourd’hui, même plus qu’avant-hier donc, Bât Tràng s’adonne presque exclusivement à cet artisanat ancestral et à sa commercialisation (au tournant de ce siècle, on a recensé 86 % des foyers villageois directement impliqués dans la fabrication). Et pourtant, à l’orée du nouveau pont Thanh Tri qui enjambe le fleuve Rouge, inauguré en 2007, tradition et modernité se bousculent dans les ruelles étroites. Tandis que certains habitants commencent à saisir l’importance de préserver les traces d’un patrimoine porteur de charme traditionnel – et donc source d’attractivité touristique -, la production revêt un aspect progressivement plus intensif et sophistiqué. Une information positive : un projet de restauration de 37 vieilles maisons de la commune est en cours dans le cadre du millénaire de Hà Nôi (2010) et espère redonner un peu plus de cachet à ce village très touristique mais en voie de perdre son authenticité.

Des pains composés principalement de poussière de charbon (le combustible employé dans les fours plus anciens) sont collés à sécher, telles de sombres ventouses de bouse, sur des kilomètres carrés du bâti villageois (par temps de pluie dans les ruelles, on dirait une scène de Germinal). De grandes palettes en bois, remplies de céramiques enveloppées de paille, bloquent les rues. Des palaces fluorescents surgissent derrière les hauts murs en briques (briques de Bât Tràng), chacun doté d’un salon d’exposition rutilant avec pignon sur rue, afin de présenter les objets façonnés dans l’atelier familial.

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Contrairement à l’ambiance camp de bûcheron qui plane à Phù Làng, ici des fours à gaz très modernes (gaz de pétrole liquéfié : GPL) ont déjà fait leur apparition depuis vingt ans. Révolue l’époque où Pierre Gourou pouvait observer à Bât Tràng « des bûchers de bois à brûler qui forment des tours de sept à huit mètres de hauteur » : de nos jours, ceux qui ne chauffent pas au charbon carburent au gaz. On embauche beaucoup de main-d’œuvre temporaire native d’autres villages des alentours et surtout de la province avoisinante de Hifng Yên. De grandes entreprises exécutent des commandes à échelle industrielle qui partent en camion vers Hà Nôi, Nôi Bài, Hâi Phông (le port maritime du delta) et ailleurs.
Toujours à court de place, le village est replié sur lui-même et l’habitat y est très resserré, les ateliers de production fondus dans l’espace résidentiel, desservi de ruelles très exiguës. Un adage des villageois résume la situation ainsi :

Non seulement n’ont-ils pas ou peu de rizières, mais il n’y*a même pas de lopin de terre disponible pour faire un cimetière à Bât Tràng : le village loue un terrain à cet effet chez leurs voisins à Thuân Ton.
Une grande partie des céramiques et porcelaines est vendue dans les nombreux magasins du village de Giang Cao, localisé près de la digue, mais un marché très actif draine une part croissante de la production de Bât Tràng et évite aux artisans de dépendre de leur voisin. En même temps, des bateaux remplis de marchandises partent régulièrement de l’embarcadère du village. Beaucoup d’entre eux remontent le fleuve vers Hà Nôi. Là-haut, les cageots de céramiques sont chargés dans des petites camionnettes (qui ont le droit de passer dans les rues saturées de la capitale) et des vendeurs ambulants à bicyclette ou en scooter, équipés de grands paniers en osier, font le plein de pots, de vases et de théières et partent à la recherche de la clientèle locale et touristique. La plupart des commerces des rues Bât Dàn et Bât Siï dans le vieux quartier de Hà Nôi étaient originalement la propriété d’habitants de Bât Tràng: dans la première, on vendait les bols ordinaires trouvés partout dans le delta du fleuve Rouge ; dans la deuxième, on pouvait trouver des porcelaines et faïences plus raffinées.

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