Voyage aux villages de métier au Vietnam 31

Petit Lexique qui tourne autour du pot

• La poterie dans son acceptation la plus stricte dénote les récipients d’usage courant en pâte argileuse traitée et cuite, mais plus couramment, ce sont tous les objets en céramique non vitrifiée, faits d’une pâte vernissée ou non.
• La céramique (en grec ancien, kéramos : « argile » ou « terre à potier ») désigne l’ensemble des objets fabriqués en argile (ou autres matières sous forme d’une pâte humide et plastique) qui ont ensuite subi une transformation irréversible au cours d’une cuisson à température plus ou moins élevée. Plus généralement, le terme céramique résume l’art du potier.
• La raience est une rorme de ceramique a base d argile, recouverte d un email (ou glaçure) à base d’étain qui lui donne son aspect blanc et brillant. La faïence est l’une des plus communes et des plus anciennes de toutes les techniques utilisées en céramique. Elle est moins compacte, moins dure, moins dense et plus poreuse que la porcelaine.
• La porcelaine est une céramique fine et translucide, produite par moulage. Elle est généralement recouverte d’une glaçure blanche. C’est la plus parfaite des céramiques, cuite â haute température. La pâte préparée pour produire de la porcelaine doit contenir, entre autres ingrédients, du kaolin. (Kaolin est un mot d’origine chinoise : Gaoling, ou « collines hautes », est une carrière située àjingdezhen, province de Jiangxi, berceau de la porcelaine).
Et puisque l’heure est à l’étymologie, voici l’origine d’un mot qui vaut le détour : le terme « porcelaine » vient d’un coquillage du même nom, appelé ainsi par sa ressemblance avec la vulve de la truie (porcella : truie en latin). Lorsque les Italiens ont rapporté la porcelaine de Chine au XVe siècle, ils ont cru qu’elle était faite d’un coquillage broyé de ce type, et l’ont baptisée « porcellana », porcelaine en italien.
Une information certes passionnante, mais qu’il vaudrait peut-être mieux passer sous silence pendant le dimanche en famille, quand la belle-mère sort son service de Limoges.

MOULES À TASSE DANS UN ATELIER DE GIANG CAO (BÂT TRÀNG)
Le processus de fabrication présente plusieurs aspects intéressants à voir et peut se décliner en quatre phases principales : La préparation de l’argile
Autrefois, Bat Tràng possédait de beaux gisements d’argile blanche. Depuis leur épuisement, les potiers doivent s’en procurer ailleurs, principalement de la région de Hâi Phong, d’où elle arrive par la route, accompagnée de kaolin, variante plus blanche et réfractaire, essentielle à la fabrication de la porcelaine et de céramiques plus fines. Une fois ces deux ingrédients longuement mélangés avec du carbonate de sodium, on laisse le tout décanter dans une série de quatre réservoirs, afin d’en extraire les impuretés et d’améliorer ses propriétés physico-chimiques. Cette étape dure un minimum de trois à quatre mois ; il n’y a pas de limite maximale pour obtenir une argile « parfaite » pour faire de la céramique. (Petite note pour les lecteurs chimistes : la composition de cette chimérique argile parfaitement agile serait : Al2Si7Os(OH)4. Vous pouvez partir à la recherche de cette terre promise, au centre de traitement d’argile, directement en face de l’étang de nénuphars.

Le façonnage
Les potiers de Bât Tràng façonnent soit au tour, soit par moulage. Le tournage de poterie à la main (vuôt tay), une technique très ancienne, demeure la plus perfectionnée pour des pièces légères et uniques. Tourner est un vrai métier en soi (un métier de femmes au Vietnam). Contrairement à Phù Lâng (Itinéraire 1 bis, p. 93), où ce savoir-faire prévaut encore, avec de surcroît des tours non mécanisés, il commence à se perdre à Bat Tràng. Pour des pièces plus grandes ou très lourdes, on peut utiliser la technique des colombins (be chach) : ce sont généralement des hommes qui font monter de longs boudins d’argile sur un tour à vitesse réduite et les finissent à la main.
Le moulage (ou coulage) est en plein essor à Bât Tràng : ce sont des techniques de pointe qui permettent de standardiser et d’accélérer la production. On fait couler de l’argile liquide dans un moule en plâtre composé de deux ou plusieurs parties, créé à partir d’un moule d’origine, qui définira la forme extérieure de la pièce ou d’une partie de la pièce et absorbera une bonne proportion de l’eau de la mixture ; l’artisan effectuera plus tard le délicat assemblage de pièces ainsi moulées (dap nân). Une autre technique : on met un moule en plâtre (ou bois) sur un tour, on dépose de l’argile à l’intérieur et quand le tour tourne, l’argile est pressée contre les parois par une espèce de poinçon à levier introduit dans le moule (Khuôn in : « in » signifiant « imprimer »). On sort l’objet du moule, de 10 minutes à deux heures plus tard, en fonction des pièces, puis on procède à la correction des imperfections et l’ajout d’anses, becs verseurs ou gravures supplémentaires, avec ou sans l’aide du tour. L’argile liquide mélangée de kaolin provient des ateliers installés dans la mini-zone industrielle en face de l’étang aux nénuphars. Ensuite des « porteurs-acrobates » transportent ce liquide laiteux dans le dédale des ruelles pour l’amener aux ateliers. Attention aux chaussures lorsqu’on les croise dans le labyrinthe étroit auprès du fleuve !

La pièce ainsi façonnée doit maintenant sécher. Traditionnellement laissée à l’air libre afin de garantir un séchage lent, complet et moins dangereux, le progrès veut que l’on commence à trouver ce procédé trop peu rentable. Désormais, nombreux sont ceux qui accélèrent le séchage de leurs produits au four.
La décoration et la glaçure (émail, vernis)
La décoration, c’est quelque chose que vous pouvez apprécier sans besoin de beaucoup d’indications de notre part. Disons simplement qu’il y a une belle profusion de motifs et de décors utilisés à Bât Tràng. Il y a des animaux, réels ou mythiques, des paysages, connus ou imaginaires, des personnages folkloriques, allégoriques ou historiques, des caractères chinois, des fleurs et des arbres et des décorations plus abstraites ou contemporaines (comme des œuvres artistiques, mais aussi des personnages de feuilletons coréens). Vous pouvez même faire dessiner à peu près tout ce que vous voulez sur commande : plusieurs jours seront nécessaires pour la cuisson et la livraison à domicile (à Hà Nôi, ou même chez vous). Cette décoration apporte un grand charme aux céramiques de Bât Tràng : des peintres généralement anonymes qui travaillent beaucoup en série, mais sont souvent des dessinateurs très talentueux, tracent à main levée des images complexes et élaborées sur un médium qui ne permet pas l’erreur : impossible d’effacer proprement une bévue sur de l’argile poreuse.
La glaçure, c’est l’étape au cœur de la fabrication. Traditionnellement à Bât Tràng, les secrets du métier étaient jalousement gardés au point de défendre à une fille du village de se marier à l’extérieur ou bien de ne pas lui enseigner les éléments clefs du métier, de peur qu’elle emporte ce précieux savoir-faire avec elle et le partage ailleurs. Les secrets de préparation et de réalisation des glaçures étaient certainement les plus importants.

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La glaçure insuffle la vie à la céramique : elle l’habille, la rend étanche, plus résistante, avec une finition lisse et luisante. Elle peut avoir une incidence radicale ou subtile sur les couleurs de la décoration préalablement appliquées, elle peut apporter un peu ou beaucoup de couleur elle-même, ou si elle est transparente (rares sont celles qui sont complètement incolores), elle peut offrir un joli effet de profondeur à celui qui admire le décor en dessous – ou elle peut même être un motif en soi, pour ainsi dire : comme la célèbre glaçure craquelée de Bât Tràng.
La glaçure, appliquée comme une poudre sèche ou une pâte humide et chauffée à haute température, subit une réaction physico-chimique irréversible et « fond » sur l’argile brute ou (le plus souvent) précuite : elle se vitrifie. L’histoire du métier à Bât Tràng est émaillée de recherches patientes, adaptations ingénieuses et trouvailles réussies dans le domaine. Bien sûr, nous avons réussi à percer le secret de ces préparations et nous pourrions vous les dévoiler (en petit comité), mais ce sera le sujet d’un autre livre.

Nous nous contenterons de dire que du XIVe au XIXe siècle, cinq principales sortes de glaçures ont été élaborées et utilisées à Bât Tràng, avec des ingrédients les plus divers. On a employé des cendres (tro) : cendres de balles de riz, cendres d’os de buffle (et peut-être d’homme ?), cendres de palétuvier et autres arbres d’origine parfois fort lointaine. A l’époque d’une étude de A. Barbotin (La poterie indigène au Tonkin, 1912), il y avait au moins un autre village (dans la province de Hà Nam) qui « brûlait le bois de certains arbres spécialement choisis dans le seul but de vendre les Cendres à Bât Tràng. »
Une glaçure comprendrait également du kaolin, de la chaux – et souvent des éléments colorants plus vifs, comme un oxyde de fer qui donne un effet chocolaté, probablement utilisé à Bât Tràng depuis ses débuts dans la céramique, ou l’oxyde de cobalt (une pierre rouge pulvérisée qui devient bleue à 1 250 °C – donc même dans un vieux four-crapaud). Le cobalt, apparu au XIVe siècle, sert également beaucoup comme technique de décoration : une pièce de céramique est ornée d’un motif peint à la main (vous pouvez facilement observer cette pratique) et sera ensuite enduite de glaçure et cuite au four, où le dessin au cobalt prendra son teint final. Les objets ainsi produits sont l’une des images de marque de Bât Tràng depuis des siècles. Pierre Gourou {op. cit.) note : « [Les potiers de Bât Tràng] fabriquent des bols et divers récipients d’usage courant en terre engobée de kaolin et recouverte d’un vernis blanchâtre portant un grossier décor bleu. »

Ce qui a frappé plus d’un observateur de la société deltaïque d’avant l’époque moderne, c’était justement l’emploi de ces beaux ustensiles du quotidien, objets certes humbles, mais décorés et uniques, façonnés à la main. On pouvait même voir des bols de Bât Tràng remplis de soupe populaire dans des villages reculés des montagnes au nord et à l’ouest du delta. Puis vint un temps où les Chinois sont venus « plastiquer » cette production artisanale. Désormais, les nouilles instantanées, assaisonnées d’un agent de sapidité (parfois chinois ou japonais), sont servies dans des bols en polymères polychromes, probablement émis par une usine à Guangzhou. Mais tout n’est pas perdu : rien qu’à Hà Nôi, il est facile de constater que ces membres de la nouvelle classe moyenne qui ont l’esthétique à cœur recommencent à s’intéresser à cette production locale et propre aux traditions culturelles.
On ne peut clore ce chapitre sans parler de deux autres glaçures. La première, c’est la glaçure craquelée. Ce bel effet, apparu à Bât Tràng à la fin du XVIe siècle avec l’aide d’un kaolin rose pâle originaire de la pagode de Hôi, produit en provoquant des vitesses inégales dans la contraction de l’argile et de la glaçure, est une technique unique à Bât Tràng parmi les villages de potiers au Vietnam. Une vraie glaçure craquelée est plutôt décorative que fonctionnelle, puisqu’elle n’est pas étanche.
La deuxième et dernière glaçure à mentionner, c’est le céladon. Cette belle finition d’invention chinoise et à l’imitation des jades (la pierre précieuse de prédilection dans toute la région) a une couleur décrite comme allant du blanc-bleu au vert tendre, ou bien d’une teinte bleutée à vert olive. Elle est apparue à Bât Tràng au xvic et XVIIe siècles, souvent combinée avec des glaçures brunâtres et de teint ivoire (c’est la glaçure tricolore), mais elle fait dernièrement un retour en force, comme vous pouvez voir de vous-même. Ce serait la présence de particules ferreuses, transformées par une cuisson à très haute température, qui donnerait au céladon ses couleurs subtiles.

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