Voyage aux villages de métier au Vietnam 39

LE MÉTIER
Maîtrisé d’abord par les Egyptiens il y a cinq millénaires, la fabrication des feuilles d’or est un travail de longue haleine. A Kiêu Ky, la première phase consiste à préparer une encre à base de suie, de colle prélevée sur le cuir des buffles et de résine de pin. Cette préparation est pénible à exécuter : l’artisan le plus habile ne fait qu’un mortier par jour. L’encre rendra plus résistantes des feuilles de papier dû (voir Itinéraire 1, p. 85) intercalées entre les feuilles d’or afin de les empêcher de se fragmenter ou de se coller entre elles lors du martelage. (Au lieu de papier renforcé, les Egyptiens utilisaient des morceaux d’intestin de bœuf, mais aujourd’hui, des marteleurs de pointe en Chine utilisent une matière synthétique, comme le Mylar). Une fois enduite, cette préparation de papier dô [giây vo) est enroulée dans du tissu et elle-même martelée jusqu’à la rendre transparente. Puis on aplatit un dixième de taël d’or (mesure de poids de l’Extrême-Orient, près de 40 grammes), à l’aide d’un maillet pour former un grand carré de côté qui est ensuite coupé en 20 petites feuilles d’or appelées des diêp. Notons que cet or (ou bien argent ou même étain) doit être presque pur afin d’être suffisamment malléable pour l’épreuve à venir.

Une fois donc cette pépite raplatie et redécoupée en carrés d’un centimètre de côté, on les intercale alors entre des feuilles de papier dô (de quatre centimètres de côté) par lots de 500 et on les martèle sur une enclume. Deux heures plus tard, les feuilles – devenues brûlantes – recouvrent toute la surface du papier. On attend qu’elles refroidissent, puis on les sépare, les recoupe en neuf et les rempile, avec un papier dô (giây quy) de qualité supérieure. Ce cycle, ponctué par le martèlement, est recommencé plusieurs fois jusqu’à l’obtention d’une feuille d’or très fine, translucide même. A la sueur de son front (et ce cliché reprend toute sa force lorsque vous assistez au spectacle), avec des milliers de coups de masse, un bon artisan peut facilement produire une incroyable vingtaine de mètres carrés de quy (et autant de litres de transpiration) à partir d’un taël (une quarantaine de grammes) d’or.

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La phase finale requiert autant de doigté (féminin) que la précédente en fallait de force brute (masculine) : la séparation finale des feuilles d’or du papier dô et leur empaquetage (en 500 unités ou quy). Les feuilles d’or, désormais épaisses d’une centaine de nanomètres, sont extrêmement légères et fragiles ! La personne qui exécute cette opération (c’est effectivement presque toujours une femme, ou une main-d’œuvre juvénile bon marché) le fait le plus souvent à l’intérieur d’une moustiquaire, employée comme protection contre les courants d’air – et peut même arborer une sucette de bébé, dispositif insolite qui minimise le danger de souffler soi-même sur les feuilles qu’on est en train de manipuler… Difficile aussi de se rafraîchir sous les pales d’un ventilateur ou de zéphyrs vicieux aux pires moments de la saison chaude, au risque de voir tout son dur labeur s’envoler aux quatre coins de la pièce !

Une fois prêtes, la plupart des feuilles d’or sont dispatchées partout dans le delta, le pays – et jusque dans plusieurs autres pays de l’Asie du Sud-Est, pour des travaux ponctuels de rénovation et d’entretien de patrimoine cultuel, mais également de manière régulière en direction des villages de métier qui utilisent les feuilles d’or dans leur activité. Des exemples comprennent Ha Thài, le village des laqueurs (voir Itinéraire 5, p. 1999), et Son Dông, un village de sculpteurs sur bois (voir Itinéraire 9, p. 291) spécialisé dans les statues de culte.

Si vous voulez en acheter, il est fort possible qu’on vous en trouve, mais attention ! N’oubliez pas que les temps sont durs, qu’on façonne également des feuilles d’argent et surtout d’étain à Kiêu Ky, et que même si elles n’ont pas le beau lustre enflammé des feuilles d’or, savamment dosées de teints jaunes et rouges, elles pourraient tromper sans difficulté un néophyte comme vous… Les prix entre un faux quy bac (de faux argent ou étain), un vrai quy bac et quy vàng (en or) s’échelonnent de 20 000 VND, à 70 000 VND… jusqu’à 950 000 VND pour le dernier ! À la lumière de ces différences de prix astronomiques selon les diverses qualités de quy, on peut suggérer que les plateaux en laque incrustés de feuilles « d’or » achetés dans les quartiers touristiques pour une dizaine de dollars ne le soient en fait de feuilles de cannettes de bière (on traduit étain dans le jargon local) recyclées et légèrement teintées.
Pour savoir si vous êtes en train d’acheter un faux quy vàng à 950 000 VND, sortez votre briquet (comme au village de la soie, Itinéraire 4, p. 179). Si la feuille d’or brûle, c’est qu’elle est fausse : le vrai or ne brûle pas !

A VOIR
N’oubliez pas de prospecter également chez les vendeurs d’accessoires en cuir et en skaï : c’est l’endroit pour les acheter (il vous faut retourner vers la rue principale et tourner à droite) : ici, vous êtes en amont dans la filière !
Pour revenir à l’adage du début, non seulement on s’occupe activement à Kiêu Ky de l’embellissement et de l’entretien du patrimoine cultuel, mais ce n’est également pas les endroits pour vénérer les morts qui manquent ici : le village abrite une pagode, qui contient une quarantaine de vieilles statues (richement dorées, il va de soi), un dinh dédié à son génie tutélaire et un ctê’n pour le culte des esprits ou des génies (le site cultuel se trouve à l’entrée à gauche du village). Kiêu Ky a conservé 29 édits royaux des dynasties Trân, Lê et Nguyën, conférant au général Nguyën Ché Nghîa, grand officier de Tran Hiing Dao qui participa à deux reprises à la lutte contre les Mongols, le titre de génie tutélaire du village.
La fête du village a lieu le 12e jour du 1er mois lunaire, un événement d’envergure, puisque ce village a une grande diaspora. Des ancêtres du métier, Nguyën Quÿ Tri (fin du XVIIIe siècle) et Vu Danh Thuân (début XIXe) sont à l’honneur le 17e jour du 8e mois, lors d’une célébration dans le dinh.

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