Voyage aux villages de métier au Vietnam 44

Le médecin mondain malgré lui

Lan Ông (nommé Lê Hüu Trac à sa naissance en 1720) fut un personnage original et iconoclaste de la médecine traditionnelle vietnamienne. Né dans la soie (et c’est le cas de le dire), il tourna le dos à une carrière de mandarin, passant le plus clair de son temps dans le village natal de sa mère, dans la Province de Hà Tïnh (centre du Vietnam). Il y produit son chef-d’œuvre, intitulé (Traité de connaissances médicales de Hài Thuong), exposant ses observations et son analyse de plus de 700 plantes et herbes indigènes. Il y identifie 29 techniques de séchage distinctes, chacune destinée à conserver ou à altérer les propriétés des agents actifs dont recèlent les plantes. Il présente des indications pour leur emploi dans la médicine traditionnelle, émaillées de références à l’histoire, la littérature et la philosophie. Il fut également l’un des premiers à préconiser une approche plus intégrée entre la médicine du Sud (purement vietnamienne, utilisant des plantes toujours locales et des préparations relativement simples) et celle du Nord (avec des plantes des régions montagneuses et de la Chine dans des préparations plus complexes et sophistiquées).

Invité à se joindre à la Cour royale par le prince Trinh Cân, à qui il avait déjà prodigué des soins, Lê Hüu Trac refusa et se retira définitivement à la campagne pour continuer ses recherches et sa pratique de la médicine, jusqu’à sa mort en 1791. En adoptant le nom de Lan Ong (« Monsieur Paresseux »), il indiqua sa résistance au bouleversement de sa vie sans prétention qu’effectuerait le régime fastueux de la Cour, avec sa foule de flagorneurs et frotte-manches. Il signala également son refus de se laisser prendre dans l’engrenage de la lutte politique qui opposait à ce moment-là les nobles des lignées Trjnh et Nguyén. Dans la préface à son livre, il écrivit ceci :

« La médicine est un art humain qui doit chercher à préserver la vie de l’homme, en s’occupant de ses malheurs et se réjouissant de ses heurs. Le devoir du docteur, c’est de porter secours aux autres sans prétendre à la richesse ou à la renommée… »
sont donc devenus les docteurs d’antan ?
Une anecdote recueillie sur cette époque collectiviste à laquelle nous ne pouvons résister. Nous ne trahissons pas l’esprit de la révolution si nous avouons que parfois des cadres de coopérative se sont trempés dans un peu de troc ou ont fait un peu de commerce parallèle : ils avaient les contacts et la liberté de mouvement, et n’ont pas toujours agi uniquement pour leur gain personnel. A Ninh Hiêp, des cadres de coopérative s’occupant de livraisons et marketing ont trouvé une combine originale : ils échangent illicitement médicaments traditionnels et textiles contre des produits de l’État, notamment des thermos (ceux qu’on voit toujours un peu partout au Vietnam) et… du glutamate de sodium ! Ces trésors étaient vendus aux villageois qui partaient ensuite les échanger dans les montagnes contre d’autres plantes médicinales. Les habitants des régions montagneuses troquaient donc les ingrédients d’ancestraux remèdes naturels sophistiqués contre des thermos bas de gamme, fabriqués en série, et de mauvais agents de sapidité allogènes et carcinogènes.

• Les années I960 : à partir de cette époque s’est développé encore un autre métier (surtout à Ninh Giang/Xâm 8), loin d’être inconnu dans le village, mais qui prend une toute nouvelle ampleur agro-alimentaire : la transformation des (graines de) lotus et de la pulpe séchée de longanes. La pulpe de longanes est réputée pour ses pouvoirs toniques ; on transforme principalement les graines des lotus – les sortant de leur coque noir et les détachant de leur chemise marron – pour en faire, une fois mises à nu, surtout des confiseries, ou les utiliser pour d’autres recettes traditionnelles. Encore une fois, à Ninh Hiêp, il n’y a ni étangs pour cultiver des lotus, ni terrains pour faire pousser des longanes ; mais transformer ces produits demande de l’adresse et de l’expérience (surtout pour les longanes). Les gens de la commune possèdent ce savoir-faire et achètent la production brute un peu partout dans le delta, vendant ensuite les produits transformés à Hà Nôi et ailleurs. Vous allez voir que ce métier se porte toujours bien aujourd’hui.

• Depuis 1986 : l’ouverture vers l’économie de marché fait des remous à Ninh Hiêp, comme partout. La coopérative artisanale de cuir et de bâches, livrée aux exigences du marché, connaît rapidement des difficultés de fonctionnement et ferme définitivement ses portes en juillet 1990, juste à temps pour que tout le monde puisse regarder les festivités de la réunification des deux Allemagnes à la télé.
Avec le Doi Mâi, les transformateurs de plantes médicinales prennent une longueur d’avance sur des concurrents potentiels en organisant une quarantaine de commandos de collecteurs de plantes. Mais l’ouverture de la frontière chinoise au commerce change la donne encore une fois : désormais, les médicaments traditionnels chinois défient toute concurrence, même après exportation, et le métier de la transformation de ces produits prend un coup dur. Cependant, les artisans de Ninh Hiêp connaissent le métier et ont les contacts, donc encore une fois ils arrivent à se relever, cette fois-ci comme commerçants des produits chinois spécialisés. Par la suite, le marché des produits locaux se ravive quelque peu, aidé en partie par un engouement occidental pour toutes les médecines orientales traditionnelles, stimulé par certains mouvements de rejet de l’allopathie chimico-pharmaceutique.

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Encore un dernier métier, ou un descendant d’un ancien qui renaît des cendres : la confection de vêtements et le commerce des tissus chinois et japonais. Depuis le Doi Mâi, cette activité a pris un essor vertigineux à Ninh Hiêp : pas besoin de vous donner beaucoup de chiffres, vous n’allez voir que cela, même quand vous cherchez les pagodes de Phù Ninh, regorgeant des tombeaux des médecins illustres d’une époque révolue. Ce n’est ni très intéressant, ni très beau, mais c’est partout : il y a une décennie déjà, un dixième de tous les foyers de la commune se déclaraient tailleurs. La proximité avec Hà Nôi (qui s’approche de Ninh Hiêp un peu plus tous les ans) fait que les jeunes viennent ici en excursion afin de se trouver des vêtements pas chers.
Terminons cette chevauchée des métiers multiples de cette commune pas commune par une citation, tirée de la conclusion d’un excellent article sur Ninh Hiêp, par DifOng Duy Bâng (2002) :
« L’héritage et la valorisation des patrimoines technologiques traditionnels montrent toujours et encore l’importance de leur rôle dans le développement de l’artisanat à Ninh Hiçp. La richesse des expériences en matière de transformation des plantes médicinales a permis aux habitants de Ninh Hiêp de bien développer la filière de transformation des produits agricoles de haute qualité. Les acquis techniques de la fabrication des ballons pendant les années 1940-1950 ont constitué les bases pour que les habitants de Ninh Hiçp créent la coopérative de cuir et de bâches durant les années 1960-1986 ; à leur tour, les membres de cette coopérative ont pu valoriser leur expérience dans la confection d’habits qui s’est développée très rapidement ces dernières années. Ceci explique pourquoi, malgré un environnement similaire, les communes avoisinantes n’ont jamais réussi à monter, à l’instar de celle de Ninh Hiêp, ni coopérative spécialisée dans le cuir, ni à développer le métier de la confection ou de la transformation des produits agricoles. Il est donc nécessaire de maintenir et valoriser encore ces métiers traditionnels et de leur accorder l’attention qui leur est due».

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