Voyage aux villages de métier au Vietnam 5

Traction avant ?
Quelques personnes de Dông Ky ont réussi à devenir marchands de buffles. En fait, on dit que ce commerce a commencé au village il y a très longtemps. A l’époque coloniale, il y avait le grand marché Giàu, spécialisé dans les buffles, qui se tenait six fois par mois lunaire dans le village de Phù Liïu à 2 km de Dông Ky, où l’on vendait environ 500 têtes de bétail par jour ! Une dizaine de grands commerçants de buffles de Dông Ky allaient les collecter un peu partout dans les provinces montagneuses du nord du Vietnam, les vendant à des intermédiaires venus des provinces deltaïques, soit pour la traction attelée (70 %), soit pour la boucherie (30 %). (D’ailleurs, si vous commandez un steak ce soir à Hà Nôi, il y a encore de fortes chances que vous mangiez du buffle…).

Cette activité mobilisait beaucoup de capital et une main d’œuvre importante. Le marchand expédiait des équipes pour raccompagner les buffles à pied (on comptait un homme pour cinq bêtes), tout en cherchant de quoi les nourrir. Imaginez 1 appétit de cinq buffles (et un homme) pendant trois ou quatre jours de marche dans la plaine… A Dông Ky même, environ 200 personnes vivaient de l’affourragement du bétail, tandis qu’une cinquantaine de plus ramassaient leur fumier pour le vendre aux agriculteurs. Certains marchands sont devenus très riches – et même ceux.qui s’occupaient des entrants et des sortants métabolisants de ces bovidés insatiables touchaient dix fois plus que leurs congénères trimant dans les rizières. Cette pratique ancienne du ramassage de fumier par les villageoises n’a pas toujours joué en leur faveur : certains artisans des villages voisins, jaloux du succès de ces entrepreneuses – commerçantes intraitables -, s’amusent à rappeler cette activité avec une certaine ironie. La grande polarisation de ce marché de buffles a été à l’origine de la mise en place d’un large réseau commercial : en amont, les villages des zones montagneuses et collinaires ; en aval, les villages de tout le delta et plus loin encore : toujours à l’époque coloniale, quelques marchands exportaient des buffles jusqu’à Hong Kong, par train vers Hài Phông, ensuite par bateau. Une filière commerciale est née.

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Mais comment alors les Dongkinois sont-ils passés des ruminants à quatre pattes aux canapés trois places ?
Bien sûr, plusieurs facteurs sont entrés en jeu : le premier, freinant l’activité des marchands de buffles, fut la guerre révolutionnaire opposant les Viêt Minh aux forces coloniales françaises. Pour des raisons politiques obscures, le commerce de buffles a cessé complètement de 1945 à 1954.
Ensuite, après la victoire des Viêt Minh, ce fut l’époque collectiviste. Le Vietnam a commencé à recevoir de la machinerie agricole produite dans des pays frères de l’Union soviétique. (En réalité, un tracteur n’est pas très utile dans une rizière inondée : il est encore possible que le seul de ces engins que vous verrez pendant ce circuit soit dans la pagode à la fin, sur les vrais billets de 200 VND, « argent des morts » ayant désormais trop peu de valeur pour les vivants…). Pendant cette période, l’activité de menuiserie, plutôt faible auparavant à Dông Ky, s’est beaucoup développée au sein de la coopérative agricole. Il y eut un apport précieux de savoir-faire d’artistes-sculpteurs en bois des villages de métier voisins, spécialisés depuis fort longtemps, comme :
• Phù Khê ThifOng (objets rituels et charpentes ouvragées) ;
• Kim Thiëu (statues) ;
• Thiét Üng ( statues de Bouddha, phœnix et tortues).
Rapidement, d’autres coopératives furent créées dans ces trois villages. On commençait à façonner également des objets en ivoire et en corne de buffle (un petit rapport avec le passé ?). Les commandes affluaient, notamment des pays de l’Europe de l’Est (des compagnons de route vers un monde meilleur). Tout était géré par des agences d’Etat, qui fournissaient les matières premières, cherchaient des débouchés, assuraient l’exportation et (parfois) payaient les salaires.

Puis, en 1984 (une année qui a fait rêver plus d’un), une nouvelle directive gouvernementale permet la production en dehors de la coopérative, sous réserve qu’elle soit encore dans un cadre collectif… Le contrôle étatique des moyens de production se relâche un peu, les artisans se remettent à travailler à domicile.

Parallèlement à ces événements, dans la période d’après-guerre révolutionnaire, un nouveau métier a vu le jour à Dông Ky, inventé par des anciens marchands de buffles, cherchant à investir et faire fructifier leur capital désormais sommeillant : la menuiserie d’art. En fait, ces marchands, profitant de leurs vieux réseaux de contacts, sillonnent le delta à la recherche de meubles antiques vietnamiens, chinois et même français, les démontent et les copient. Au début, ils ne savent pas trop comment s’y prendre, mais, grâce à l’embauche d’artisans spécialisés (bien rémunérés), qui doivent former les enfants et les apprentis des patrons de Dông Ky, le métier rentre…

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