Voyage aux villages de métier au Vietnam 51

Del’agent à brûler ?

Comme s’il n’y avait pas déjà assez de gens à la maison comme ça, les croyances traditionnelles vietnamiennes placent les morts fermement parmi les vivants, sauf qu’ils sont tout simplement dans un monde parallèle. Or, dans cet autre monde, on a toujours besoin de se nourrir, s’habiller, se loger, se déplacer et même de se divertir (cela doit ressembler un peu à l’enfer, non ?).
Afin de solliciter la bienveillance de leurs ancêtres, les vivants doivent « s’occuper » des morts, entre autres choses en leur envoyant, par le truchement de la fumée, des cadeaux sous forme d’objets en papier votif. Les plus courantes de ces offrandes inflammables sont des faux billets de banque (en coupures de 50 000 VND pour les villageois, 100 USD pour les nouveaux riches urbains, souvent imprimés que d’un seul côté), qui sont brûlés à plusieurs moments, à commencer par le 1er et le 15l jours du mois lunaire. Ces dates sont également des occasions pour se rendre à la pagode et pour présenter des offrandes sur les autels des ancêtres à domicile. Pour celui qui loue une maison au Vietnam, le bail comprendra souvent une clause garantissant au propriétaire l’accès toutes les deux semaines à l’autel des ancêtres laissé dans la maison. Les fantômes d’anciens propriétaires sont apparemment peu enclins aux déménagements – et par ailleurs leur présence inhibe l’installation de fantômes locataires : le régime immobilier dans l’au-delà est décidément aussi compliqué qu’ici-bas.
Les autres cérémonies importantes où l’on met le feu aux sous et autres simulacres comprennent les anniversaires de mort des ancêtres, la fête Têt Trung Nguyên (15e jour du 7e mois lunaire, la fête des âmes errantes) et des rites ponctuels destinés à solliciter de petites choses comme une bonne récolte, un enfant, la paix… Cette pratique est une prolongation symbolique de celle d’autrefois, où le défunt était enterré avec de l’argent, des habits, du riz et du sel, sa boîte de bétel préférée, même des outils. Dans les hauts plateaux du centre du Vietnam, certaines ethnies ont conservé ces gestes, en y rajoutant souvent de vieux vélos (accidentés ou au moins cassés : ça remarchera dans l’empire des ombres, pas la peine donc de gaspiller un véhicule encore utile).
Après 1945, dans une volonté de réduire les pratiques superstitieuses, le commerce des objets en papier votif a été interdit. Des décennies de guerres meurtrières et de famine ont suivi, beaucoup de jeunes gens sont morts sur les champs de bataille et dans les villages. Les survivants n’ont pas voulu vivre le dos tourné à leurs morts et les pratiques sont revenues.
Comme l’on peut facilement observer dans la rue Hàng Mâ à Hà Nôi, le commerce de ces objets est de nouveau florissant : tradition et modernité se côtoient sans heurts, puisqu’on peut y acheter, tout en papier ou en carton, en plus des vrais-faux billets de banque, des habits officiels de mandarin, des animaux mythologiques, des arbres en or ou en argent, des chaussures, des chevaux, des vélos, des motos, des voitures, des maisons – même des soucoupes volantes… Beaucoup de ces objets sont fabriqués et également disponibles à Dông Hô ; si vous en achetez pour vos aïeux, n oubliez pas d’apporter une boîte d’allumettes pour pouvoir les envoyer directement.

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