Voyage aux villages de métier au Vietnam 54

Entre deux guerres… Une description de Dai Bai

Sous le régime colonial français des années 1930, le géographe Pierre Gourou était en mesure de juger que :

« (Dai Bai), c’est peut-être, de tous les villages du Delta, celui qui a le plus d’importance au point de vue industriel ; il l’emporte probablement par la valeur des produits sur les villages de potiers (voir Itinéraires lb et 2) et sur le gros village de soieries de Van Phuc (voir Itinéraire 4), situé près de Hà Dông. »

Et il nous cisèle ensuite un tableau saisissant de ce village si métallique dans une société à l’époque tant végétale que l’on n’aurait pas trouvé un seul clou ni une seule vis employés dans la construction d’une maison indigène dans tout le delta :

« Tous les cinq jours se tient à Dai Bai un marché du cuivre. Sous les halles étroites que supportent de grossières colonnes de calcaire gris s’accumule un confus entassement de marchandises, de vendeurs et d’acheteurs, où l’éclat rouge ou jaune des cuivres met quelque lumière. Non loin des objets finis s’étalent les matières premières que les fabricants s’achèteront lorsqu’ils auront vendu leur propre production : charbon de bois en menus morceaux, débris de zinc, vieux cuivre ; on peut voir là une intéressante exposition de vieux tuyaux de chaudière, de fils de cuivre, de plaques perforées qui ont servi à la fabrication de boîtes d’opium par la manufacture de Saigon, de douilles de cartouche ; on trouve une extraordinaire diversité de celles-ci, comme si tous les champs de bataille et tous les champs de tir du monde tenaient à envoyer quelques échantillons de leurs déchets à Dai Bai. »

La géographie des lieux est complètement changée depuis l’époque de cette description. Le bâti de Dai Bai, berceau de guerriers nationalistes, a été presque totalement détruit pendant l’enchaînement de guerres déclenchées à peine dix ans plus tard. Rien de nouveau à cela : des guerres précédentes, principalement avec les Chinois, avaient déjà dévasté Dai Bai à plusieurs reprises. (Par ailleurs, il paraîtrait même qu’au moins une fois, le village a déjà été volontairement déplacé de quelques kilomètres afin de fuir la pollution toxique de l’eau engendrée par le cuivre).

Une fois de plus, on a tout reconstruit, rénové, adapté. Depuis qu’on a enterré le marteau de la paix (post-1975) et que l’ouverture économique frappe aux portes du village (post-1986), on agrandit et modernise : il y a désormais des quartiers neufs, une zone industrielle, la rivière et plusieurs étangs comblés ou enfouis sous des graviers et du béton. Afin de le rendre plus accessible que dans le centre enclavé du village, le marché a également déménagé. Au fil des années, beaucoup de gens sont partis à la recherche d’une existence plus facile, plus paisible. Certains sont revenus, d’autres encore sont partis s’établir à Hà Nôi ou ailleurs. Entre-temps, à travers tous ces tumultes tragiques et ces bouleversements embourgeoisant, l’activité artisanale s’accroche et cogne dur toujours. Le foisonnement de déchets métalliques récupérés sur les champs de bataille et dans les dépotoirs du monde affluent encore aussi…

You can leave a response, or trackback from your own site.

Leave a Reply