Voyage aux villages de métier au Vietnam 55

LES ORIGINES DU MÉTIER
L’activité à Dai Bai est effectivement très ancienne. En 1989, on a fêté les 1 000 ans de martelage du cuivre et du bronze à Dai Bai. L’ancêtre du métier serait un certain Nguyën Công Truyê’n, mandarin militaire de l’époque de la dynastie des Lÿ, né au village en l’an 989 (du calendrier lunaire, attention !). Comme d’habitude, la tradition populaire et orale propose plusieurs versions explicatives de l’apparition du métier dans ce village plutôt que dans un autre. Parmi les histoires que les villageois se racontent, l’intérêt (parce que franchement, il n’y en pas toujours) se concentre autour de deux courants :
Cette activité serait une inspiration et imitation d’origine chinoise (comme il s’est avéré dans bon nombre sinon la majorité des villages de métier du delta), avec notre héros ramenant et disséminant le secret d’une communauté chinoise où l’émissaire qu’il était a dû attendre des lettres d’introduction, s’abriter tandis qu’on remplaçait son cheval ou guérir d’une grippe asiatique (particulièrement virulente donc).
L’autre version propose une appropriation plus nationaliste des origines de l’activité.
Un séjour familial formateur, pendant la jeunesse de l’ancêtre du métier, dans la province collinaire de Thanh Hoâ, qui surplombe le delta au sud-ouest et qui est étroitement associée à Dông Son, une culture de l’Asie du Sud-Est, généralement considérée comme made in Vietnam. (Voir bibliographie pour des textes sur cette civilisation majeure encore méconnue, née aux alentours du delta du fleuve Rouge). Or, la culture Dông Son est célèbre avant tout pour ses tambours remarquables, faits en… bronze. La période Dông Son coïncide plutôt avec le début de l’age de fer (2 000 ans avant J.-C. – 200 ans avant J.-C., juste après l’age de bronze : les Dongsoniens utilisent aussi le fer), mais c’est leur travail délicat du bronze qui a leur a accordé une place proéminente dans la préhistoire culturelle vietnamienne. A la mort de son père, Nguyên Công Truyê’n aurait abandonné le mandarinat et emmené sa mère revivre dans son village natal. Ensuite, il aurait commencé à instaurer le métier de martelage d’objets en cuivre pour le diffuser aux villageois.
Le mandarin-marteleur est donc considéré comme le pionnier du martelage et il est toujours célébré à l’occasion d’un festival annuel, qui se tient le 29e jour du 9e mois lunaire, jour de sa mort. La spécialisation des hameaux dans la production des articles est également créditée à cinq autres mandarins qui auraient quitté leurs fonctions pour rejoindre Dai Bai. Ils auraient ainsi organisé des corporations d’artisans au XVIIe siècle, pendant une période de paix relative. Ces hommes sont également vénérés en tant que « post-ancêtres » du métier.
Ce culte des ancêtres du métier est toujours une initiative locale et populaire, c’est-à-dire issue du peuple : un village cherche à remercier la source perçue de sa prospérité. Autrefois à Dai Bâi, la célébration annuelle (lê hôi) officielle la plus importante était celle du génie tutélaire (than thânh hoàng) du village, Lac Long Quân, ou l’esprit du dragon, fêtée le 10e jour du 4e mois lunaire. Ces festivités sont tombées en désuétude, au profit de la fête de l’ancêtre du métier (ông to nghe) : si on a martelé et vendu du métal à Dai Bai depuis des siècles et que l’on continue de le faire, c’est à l’illustre ancêtre qu’on le doit et les villageois se sentent redevables et fiers de lui. C’est un bel exemple de la flexibilité et du pragmatisme qui caractérisent certaines des pratiques cultuelles vietnamiennes. Le changement de génie tutélaire est lié à d’anciennes prises de conscience villageoises que l’ouverture des marchés a renforcées (voir première partie p. 40 et 41). Essayez d’imaginer les employés d’une usine de moteurs substituant le lundi de Pentecôte à l’anniversaire de Rudolph Diesel!

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