Voyage aux villages de métier au Vietnam 56

LE MÉTIER AUJOURD’HUI
Il y a quatre types d’artisans œuvrant actuellement à Dai Bai :
• Ceux qui produisent des objets d’art : ils forment une main-d’œuvre familiale sous forme de contrats d’apprentissage. Ils travaillent sur commande, notamment avec des Japonais.
• Ceux qui produisent des objets de culte pour les ancêtres et les pagodes (environ 10 % du total). La production en cuivre et en bronze de ces deux premières catégories est principalement concentrée dans le hameau Son. Ils vendent leurs productions dans des boutiques-ateliers localisés le long de la rue principale.
• Ceux qui fabriquent des ustensiles de cuisine en aluminium (80 % du total). Ce sont pour la plupart des petits producteurs qui travaillent soit manuellement, soit à l’aide de machines de petite envergure. Pour la plupart, les travailleurs manuels manquent de moyens pour mécaniser leur production. Ils rencontrent même des difficultés pour acheter des matières premières. Les populations âgées n’ont plus l’énergie pour façonner des marmites à la main. Ils ne peuvent que fabriquer des objets de petites tailles comme des casseroles.
• Ceux qui fondent le cuivre ou l’aluminium pour le revendre aux artisans : fonderie d’aluminium que l’on vend aux artisans qui n’ont pas les moyens de fondre leur métal eux-mêmes car ils n’ont besoin que d’une petite quantité. Ces artisans produisent de façon mécanique. Ils s’approvisionnent en aluminium récupéré auprès de collecteurs. Ils le fondent, puis l’étaient sur des plaques. Cette activité mécanisée est plus rentable que le martelage. Cependant, elle est limitée par la faible puissance de l’approvisionnement électrique à Bai Bai (un contentieux de longue date ici).
Il est clair que le travail du cuivre et du bronze est en régression : aujourd’hui, peu de gens préfèrent un plateau en bronze à un plateau en aluminium : c’est plus cher, plus lourd et se décolore au contact de l’air, nécessitant un nettoyage et polissage régulier. De plus, l’aluminium est peut-être moins nocif pour la santé humaine que le cuivre et le bronze, il est plus facile à travailler et l’on peut en mécaniser la production, si on a les moyens.
60-70 % (si ce n’est 80 %) de toute activité à Dai Bai tourne donc aujourd’hui autour de l’aluminium. Même la grille d’une des maisons communales est en aluminium ! Le plus grand domaine d’exception à cette tendance, c’est les objets de culte (y compris les statues et les cloches) : on préfère toujours les objets en bronze (plus nobles, plus jolis aussi) quand ils sont destinés à la pagode, le temple ou la maison communale, ainsi qu’à l’autel des ancêtres (bàn thà) qui trône dans chaque maison vietnamienne. Par ailleurs, dans un registre plus profane, on remarquera quelques fabricants de clefs éparpillés dans le village. Pendant les guerres, Dai Bai a souvent fourni des pièces précieuses pour l’effort collectif : des casques en cuivre, des boucles de ceinture, des bidons, des pièces détachées pour vélos…
Dai Bai est également un centre de production important de gongs en bronze : le gong occupe une place centrale dans la vie religieuse (et sociale) de plusieurs ethnies minoritaires vietnamiennes, surtout celles des hauts plateaux du Centre (le Tây Nguyên). Les ethnies Thâi et Ede achètent des gongs de Dai Bai aussi, tandis que beaucoup d’autres sont exportés vers des pays voisins de l’Asie du Sud-Est. Vous pouvez entendre des artisans en train de tester et ajuster le son des gongs qu’ils sont en train de façonner – un travail particulièrement fastidieux et épuisant. Cherchez également l’atelier de l’artisan sourd (et pas très futé) qui fait des gongs en aluminium (vous ne le trouverez pas…).
En parallèle au martelage, un nombre très limité d’artistes continuent à fabriquer, selon la tradition, des objets d’art, tels les jarres, les pots, les boîtes en cuivre ciselé ou incrusté de fils d’or d’argent ou de cuivre. C’est un travail d’orfèvrerie auquel certains rajoutent des techniques de décoration avec des motifs ou paysages de couleurs naturelles produites par des alliages métalliques. Les artisans les plus réputés produisent parfois sur commande des tableaux ornementaux avec des idéogrammes en cuivre ou même des luminaires en bronze fumé. Ces artistes ont des ateliers au sein desquels ils forment par apprentissage des jeunes, généralement du lignage. Le marché est très limité ; depuis l’ouverture économique, ce secteur subit de plein fouet la concurrence des produits chinois en plastique et en émail. En plus, les bassines en cuivre par exemple ne sont plus utilisées pour des raisons d’hygiène.
Plusieurs maîtres d’art ont été primés et Dai Bai a fait l’objet de nombreux événements culturels dans le cadre d’un programme de développement de l’agence de coopération japonaise (JICA) et du gouvernement vietnamien. De nombreuses boutiques artisanales attirent des touristes et des commerçants le long de la route principale du village.
Rappelons que ce volet glamour de la production locale concerne seulement une petite minorité d’élite des villageois impliqués dans l’activité métallurgique. L’ouvrier de base continue à marteler de l’aluminium pour faire des casseroles ou des louches, à manipuler des machines ou à accomplir une petite portion d’une chaîne de production assez longue. Ces productions d’objets quotidiens sont pour la plupart vendues au poids : 60 000 VND (disons €3) le kilo de casserole et 90 000 VND (€4,50) le kilo de bouilloire. Quand on apprend que l’artisan achète les plaques d’aluminium prédécoupées à 50 000 VND (€2,50) le kilo, on mesure l’effort fourni, les risques encourus et le faible profit engrangé tout en faisant un kilo de casserole…

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