Voyage aux villages de métier au Vietnam 58

Une promenade dans Dai Bai
La route qui pénètre dans la commune est bordée de maisons et magasins tenus par des artisans du village de Dai Bâi qui autrefois habitaient à l’écart dans le centre-villageois. Vous aurez déjà une idée de la très grande variété des produits fabriqués dans ce village célèbre dès la première boutique : des alambics, des grandes bassines en cuivre et en aluminium, des marmites et des casseroles de toutes tailles, des louches sont exposés sur la devanture… Pour avoir un avant-goût des types de ferrailles utilisées pour fabriquer tous les beaux objets rituels qui ont tait jusqu’au siècle dernier la renommée de Dai Bâi, nous vous suggérons de jeter un coup d’œil aux deux entrepôts de ferrailleurs installés sur la droite de la route : un bric-à-brac, véritable liste à la Prévert composée de cartouches d’obus récupérées de la guerre d’Indochine (il existe une filière avec le Laos), des roues de vélos tordues, des bombonnes de gaz, des lits à ressorts rouillés, des vieilles casseroles…
500 mètres plus loin, des magasins attenants aux ateliers d’art exposent toutes sortes d’objets décoratifs en bronze et en cuivre pour les autels des ancêtres, les pagodes et les temples : encensoirs, phénix, bouddhas, pots, jarres incisées de fils d’or, d’argent et de cuivre rouge, tableaux avec des lettres chinoises en cuivre jaune, ou panneaux à quatre pans représentant les quatre saisons…Certains ateliers assurent les commandes d’objets très beaux pour les magasins de design hanoiens. Il n’est malheureusement pas toujours possible d’en acheter, notamment ceux en bronze fumé, car les droits de propriété de ces modèles sont jalousement gardés…Une pratique en voie de disparition au Vietnam ! Contrairement à votre passage à Dông Ho, où les estampes s’obtiennent à un prix modique, celui dans les boutiques de Dai Bâi risque de vous coûter cher !
Une petite halte pour faire le point sur votre budget peut s’effectuer dans le café-magasin sur la gauche (voir carte, p. 162). Une petite tonnelle agréable a été installée derrière et s’ouvre sur un petit étang. Avant le virage, à gauche de la route, à environ 600 mètres de l’entrée de la commune, nous vous suggérons d’entrer dans le premier hameau du village de Dai Bâi, Xôm Son. La plupart des artisans, spécialisés dans le travail du cuivre, ont installé leurs ateliers et leurs magasins au bord de la route, mais la visite de ce hameau aux ruelles étroites pavées vaut le détour. Tout d’abord, un petit miëu (ou diê’m) à l’entrée du hameau est dédié au culte du génie protecteur de cette partie occidentale du village. Trois diê’m protègent les trois autres points cardinaux du village. Les femmes du quartier y brûlent régulièrement de l’encens. Un nombre impressionnant de nhà thà ho, les maisons de culte des ancêtres des lignages, se cache aux fins fonds des ruelles de ce village millénaire (on en compte une vingtaine à Dai Bâi), aux lignées très anciennes : dans celui du lignage Nguyên Vàn un tableau en cuivre représente l’arbre généalogique familial sur plus de 13 générations. Si vous visitez ce hameau le jour du culte des ancêtres (les 1e et 15e jour du mois lunaire) vous pourrez sans peine demander à en visiter un. On y trouve des objets rituels en bronze, bien sûr… Appuyez vous sur notre carte très détaillée dressée par nos deux grandes détectives-architectes : vous ne risquez pas de vous perdre.
Un peu plus loin, à droite de la route, le magasin de M. Quang Tÿ offre différents types de gongs, cymbales et autres instruments de musique en bronze martelé destinés aux ethnies minoritaires du Vietnam (Ede, Thâi…), qui ont toutes pour la plupart perdu leur artisanat. Il les vend au kilogramme. Il pourra même vous faire une démonstration de ses qualités de musicien et vous jouer des gammes pentatoniques orientales, à moins que les marteleurs de l’atelier voisin ne vous cassent trop les oreilles.
Dans le virage, une grande entreprise, la Công Tv Dai Thành, fabrique des clefs et des serrures en cuivre jaune pour une grande entreprise d’Etat. Si vous avez le courage de demander au gardien de visiter cette mini-usine, cela vaut vraiment le coup : vous aurez l’occasion de voir de vos propres yeux, la division du travail entre la cinquantaine de Daibaiens reconvertis sous le même toit dans l’industrie « moderne » (entre ceux qui fondent la ferraille de cuivre pour en faire les lingots, ceux qui les transforment en plaques, ceux qui les découpent, ceux qui remplissent les moules, et ceux qui démoulent et découpent les clefs)… et des conditions dans lesquelles ces courageux ouvriers travaillent. Vous verrez le cuivre en fusion couler dans des moules à l’aide de grandes louches « made in Dai Bai», des machines à couper et tailler des barres de laiton, et les émanations du métal en fusion s’échapper par une petite ouverture qui donne sur un étang que les canards ont depuis longtemps déserté, car le laquage au métal les a fait couler.
Le long de cette artère, il est possible de voir de nombreux artisans en train de travailler, marteler et graver, assis par terre devant leur boutique-atelier. L’essentiel du travail de ces artisans qui produisent des articles en cuivre et en bronze s’effectue dans le lieu de résidence. En 2008, la nouvelle zone industrielle construite à droite de l’entrée de la commune n’est presque pas occupée.
Une fois arrivé à la hauteur de grands plans d’eau qui enserrent les regroupements d’habitations, on débouche sur le centre de ce village éclaté en hameaux : le dinh Vàn Lâng Mâi sur la droite, lieu de vénération du génie tutélaire Lac Long Quân, le père de tous les Vietnamiens. Puis sur la gauche, le dinh Diên Lôc, destiné au culte de l’ancêtre fondateur du métier du martelage, Nguyên Công Truyên, s’ouvre sur le grand étang. La statue du fondateur est dans le dinh. Mais il est difficile pour les étrangers de la voir, son apparition est très ritualisée ! Ces deux édifices ont été reconstruits intégralement, avec une grille très contemporaine en aluminium pour le premier, suite à leur destruction pendant la guerre par les Viet Minh. Ils voulaient empêcher que les garnisons françaises en poste dans la zone ne s’y installent !
Le marché local se trouve sur la droite. Un peu plus loin sur la gauche, la pagode Chùa Nguyên. Elle aussi a été complètement reconstruite après la guerre. Derrière le bâtiment central, un petit temple est dédié au post-ancêtre du martelage de bronze, Nguyên Công Hiêp. Ce mandarin (eunuque), parti en ambassade en Chine, aurait à son retour au village en 1647 donné de l’argent aux villageois pour construire cette pagode et un pont qui passait au-dessus de la rivière qui traversait autrefois Dai Bai. Le 10e jour du 2e mois lunaire, anniversaire de la date à laquelle il a quitté le village, une fête est organisée. Des objets en cuivre de grande valeur, dont deux épées, seraient cachées quelque part dans ces bâtiments. Ce riche patrimoine artistique pourrait être exposé dans un musée, mais malgré les appels à la nombreuse diaspora du village éparpillée dans tout le pays depuis la guerre, le financement nécessaire n’a pas pu encore être collecté.
Une chasse au trésor à&nsXàm Tây Giüa va être l’occasion pour vous de comprendre l’organisation spatiale et sociale de la division du travail dans ce hameau spécialisé dans l’aluminium, et de vous retrouver face à un riche patrimoine architectural, religieux et artisanal (les fours qui s’élancent vers le ciel) dans les émanations parfois désagréables propres à la métallurgie !

You can leave a response, or trackback from your own site.

Leave a Reply