Voyage aux villages de métier au Vietnam 65

La vie devant soi : la sériciculture en résumé
Les conditions nécessaires à l’élevage des vers à soie sont les suivantes :
• Beaucoup de mûriers (les vers ne cherchent point la variété, mais sont très gourmands).
• Une température optimale : pas moins de 25 à 28 °C.
• Une bonne réserve d’antibiotiques : les vers attrapent facilement des maladies, comme tous les enfants qui restent enfermés à la maison.
• De la patience et une présence assidue. Une dizaine de jours après la ponte des 300 à 700 œufs par la femelle du papillon, les petits affamés éclosent. Une fois leur propre coquille consommée, les vers doivent manger des feuilles de mûrier toutes les 4 ou 5 heures, nuit comme jour, et ceci pendant environ 35 jours. Gonflés ainsi de 10 000 fois leur poids à la naissance, ces goulus passent ensuite deux ou trois jours à tisser leur cocon en soie, sécrétant un fil continu, jusqu’à 1,5 kilomètre de longueur, et se transforment en chrysalides à l’intérieur.
C’est le moment d’intervenir, avant qu’il ne soit trop tard : si on attend jusqu’à la métamorphose, le nouveau papillon perce un trou dans cette coque protectrice avec une arme chimique, coupant court ce beau fil en plein de petits morceaux affaiblis. Ayant préalablement mis à part quelques heureux épargnés qui engendreront la prochaine génération, il faut donc tuer le ver dans le cocon. La méthode habituelle, c’est de l’échauder, ce qui permet de faire fondre la séricine (la colle qui maintient le fil en forme de cocon), ainsi que de produire une petite friandise bouillie à l’intérieur. La chrysalide précuite et éventuellement apprêtée avec des épices (demandez des nhông) se vend au Vietnam sur les marchés, comme ailleurs en Asie : c’est un produit secondaire non négligeable, riche en protéines, facile à digérer et délicieux (enfin, moins répugnant qu’on pourrait croire), mais si vous vous méfiez des OGM, il vaudrait peut-être mieux s’abstenir.
Le papillon dont le ver à soie est la chenille s’appelle le bombyx du mûrier. C’est peut-être l’animal le plus hautement domestiqué sur la planète : toutes les variantes de cette espèce productive n’existent pas à l’état sauvage, étant une pure production d’élevage sélectif (manipulation génétique, en somme) par les sériciculteurs (en commençant par les Chinois, elle remonterait à 5 000 ans, selon certains). Bien sûr, il existe encore des papillons en liberté, cousins lointains, qui produisent des cocons de soie, mais rien à voir avec ces filières sur pattes : le bombyx ne peut pas voler, la femelle ne peut même plus se déplacer, tellement son abdomen est volumineux, et le papillon ne prend aucune nourriture dans sa courte vie adulte. Il y a des cocons modernes qui sont tellement épais et durs que les papillons qui les ont fabriqués en resteraient prisonniers sans aide pour s’en échapper : c’est un peu le poulet aux hormones du royaume des insectes.
Revenons à nos larves. Une fois la chrysalide échaudée, suit le dévidage, une étape de préparation qui demande beaucoup de travail et qui occupe des villages entiers spécialisés à l’intérieur de cette zone productrice de soie. On peut le faire à la main, ou avec une machine (un dévidoir). Les villages qui dévident la soie achètent les cocons aux sériciculteurs et revendent les produits semi-ouvrés aux villages filateurs, qui laissent à un quatrième groupe le soin de tisser. Détail important à rajouter : depuis le début du XXe siècle, chaque village de tisserands a commencé à se spécialiser dans une ou deux sortes de soies (et il y en a beaucoup). Encore un exemple donc d’une activité très fragmentée avec un niveau élevé de spécialisation et d’interdépendance des villages dans ce cluster de communautés productrices de soie.

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