Voyage aux villages de métier au Vietnam 66

VAN PHÜC : LE VILLAGE-PHARE DE TISSERANDS
COMMENT ALLER À VAN PHÜC ?
Localisé en bordure de la zone urbaine de Hà Dông, elle-même une extension de Hà Nôi, Van Phüc est un village péri-urbain très accessible, situé à 11 km au sud-ouest du centre de la capitale. Il vous faut sortir de Hà Nôi en suivant la route de Hà Dông, capitale de la province de Hà Tây (enfin, jusqu’à son absorption par Hà Nôi). Traversez la ville et continuez toujours tout droit en direction de Hôa Binh, sur la route nationale 6. Après le pont qui enjambe la rivière Nhuê, tournez tout de suite à droite. Au bout d’un kilomètre, vous verrez sur la droite l’entrée du village, son portail accueillant, sa pagode et son plan d’eau.
TOUTE UNE HISTOIRE EN SOIE
A l’entrée de ce village très ancien, on peut lire cette légende sur des sentences parallèles :
Dès l’aube, lorsque les coqs chantent et que les chiens aboient, les métiers à tisser bourdonnent.
C’est aussi vrai aujourd’hui qu’autrefois – sauf que le bourdonnement est devenu un bruit plus strident et qui porte plus loin, puisque les métiers manuels et à pied ont cédé la place aux métiers électriques, d’abord de vieilles machines françaises, actuellement des Béhémoths de pointe avec 2 000 aiguilles chacun et un rendement tout à fait industriel.
D’après la légende, Van Phüc aurait été le berceau de l’activité séricicole du Vietnam (ixc siècle). La légende veut également qu’il y ait une fondatrice du métier, appelée Mme Là Thi Nga. Les artisans vénèrent toujours cette Sainte- Patronne, consacrée génie tutélaire du village. Dans le dinh, la maison communale du village où se perpétue son culte, on peut voir des instruments de tailleur : un panier laqué, des mètres laqués, des ciseaux…
Plusieurs villages de Hà Dông se sont donc spécialisés dans le tissage des soieries, mais c’est à Van Phuc que cette industrie a été la plus florissante. Le village se trouvait à un kilomètre de la Résidence (siège du pouvoir à l’époque coloniale française) et en bordure de la route Hà Dông-Son Tây, accessible autrefois en toutes saisons aux voitures et aux pousse-pousse. L’expansion rapide de Hà Nôi a beaucoup rapproché Van Phuc de la ville, qui se trouve aujourd’hui seulement à quelques kilomètres des premiers faubourgs de la capitale.
Les habitants de ce village célèbre et encore prospère se livrent depuis plusieurs centaines d’années au tissage de la soie transparente, ou the, pour costumes annamites, ainsi que, de façon beaucoup moins régulière (voir, p. 177), des brocarts (ou soies brochées : gâm) pour les costumes d’apparat des rois et des mandarins du Vietnam. La soie de Van Phüc est particulièrement recherchée parce qu’elle est tissée à partir de fils très fins [ta non), beaux et résistants.
À son apogée (début xxc siècle), plus de 200 métiers fonctionnaient à Van Phüc en permanence. Mais la production a ralenti de façon significative avant la fin des années 1920, suite à l’arrivée au Vietnam des cotonnades fines d’Europe et (sûrement en réaction à ces cotonnades) l’introduction (hélas déjà !) de la soie artificielle (voir p. 178). Au début des années 1930, on ne comptait plus qu’une centaine de métiers en activité à Van Phüc (Témoignage de Hoàng Trong Phü).
Ensuite sont survenus les turbulences et tumultes politiques et sociaux déjà évoqués dans d’autres itinéraires de ce guide, puis il y eut l’époque collectiviste. Malheureusement, Van Phüc a peiné à s’adapter au contrôle centralisé des moyens de production et de distribution, puisque son modèle commercial déjà établi était celui d’une activité fort spécialisée de village en village et même de tisserand en tisserand, avec des investissements individuels assez lourds en machinerie.
Van Phüc est à cet égard hors norme parmi la plupart des villages de métier du delta, avec des systèmes de production plus de type capitaliste que d’industrie familiale et villageoise. Au début du XXe siècle, des artisans de Van Phüc flairant l’occasion avaient même monté une école de tissage. On essaie actuellement de répéter cette expérience.
Trois autres éléments témoignent de la spécificité de l’organisation commerciale pendant cette première période de gloire de Van Phüc, face au traditionnel conservatisme rural et aux traditions confucéennes conservatrices.
Le premier élément, c’est le recours à une main d’œuvre salariée : l’embauche d’employés avec des compétences spécialisées contraste vivement avec des schémas familiaux ou d’embauche ponctuelle d’ouvriers non qualifiés pour des tâches circonscrites et hautement répétitives.
Le deuxième élément, c’est l’achat de métiers Jacquard par plusieurs artisans entreprenants. Joseph Marie Jacquard a initialement conçu ces métiers à tisser français, extrêmement futuristes et performants, pour l’industrie lyonnaise de la soie (en parler lyonnais, ce métier s’appelle un bistanclaque), afin de limiter le travail des enfants dans les ateliers. Hélas, ses machines ont plutôt créé du chômage (en France, du moins) et il a regretté toute sa vie les conséquences sociales de son invention. Mais certains ont même vu un précurseur de l’ordinateur dans cette machine facilement « programmable » avec des cartes perforées afin de produire plusieurs motifs différents, et l’artisanat de la soie à Van Phuc a sûrement perduré en partie grâce à la présence de ces machines de pointe.
Le troisième élément, c’est le contrôle à partir de Van Phüc de filières commerciales développées, s’étendant bien au-delà des débouchés domestiques, aussi nobles soient-ils. Les artisans de Van Phuc avaient vendu leur tissu en Asie (la Chine et le Japon principalement) depuis longtemps. Puis la colonisation française a donné accès à de nouveaux marchés très importants : certains tisserands avaient même réussi à montrer des exemplaires de leur travail à l’Exposition coloniale de 1931 à Paris.
Toutefois, un facteur qu’on a quelque peu occulté à propos de ce succès remporté en France, comme le fait remarquer Michael DiGregorio (2001), chercheur et expert en industries villageoises, c’est que suite à une épizootie virale à la fin du XIXe siècle parmi les élevages de vers à soie en France, l’industrie française de la soie, qui était déjà importante (notamment à Lyon), cherchait désespérément une autre source de matières premières. Le Vietnam a manifestement rempli cette fonction. Quoi qu’il en soit, peu de villages de métier du delta ont autant de passé ouvert sur le monde que Van Phüc.
L’époque collectiviste, en intégrant l’activité artisanale au sein des coopératives agricoles, a participé au déclin de l’artisanat de la soie. Les premiers balbutiements d’une renaissance du métier ne sont pas arrivés avant les années 1980, suite à la fin de la Guerre américaine. Depuis le Dôi Mài (1986), il n’y a plus que quelques villages de la province de Hà Tây (alors qu’avant il y en avait aussi dans la province de Bàc Ninh) où l’on a pu restaurer le métier. À Van Phüc, cela a commencé avec l’électrification des métiers à tisser. Après la Réunification, des artisans du village sont partis à Hô Chi Minh Ville racheter des machines électriques françaises afin de moderniser leurs ateliers et d’accélérer le rythme de production : leurs anciens métiers avaient une centaine d’aiguilles ; ces nouveaux en avaient 900 ; les machines que vous allez voir à Van Phüc aujourd’hui en ont 2 000.
Cependant, comme le prix de la soie est élevé et ce tissu peu accessible au consommateur vietnamien moyen, désormais on produit surtout de la soie mélangée de qualité moyenne, voire médiocre. A Van Phüc, on achète de la dite « soie » à moins de 100 000 VND le m2 (voir p. 178). En fait, dans la plupart des villages de tisserands aujourd’hui, on utilise du fil importé de Chine et du Japon. De grandes quantités de ces tissus sont exportées par la suite.

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