Voyage aux villages de métier au Vietnam 67

Une histoire de tissage
L’origine du tissage des soies brochées remonte au règne de Tu’ Diîc (xixc siècle). A cette époque vivait au village de Van Phüc un ouvrier du nom de Do Van Siïu qui s’occupait du tissage de soie transparente (.the) et de soieries. Cet artisan, qui avait du talent, eut l’idée, à l’occasion du cinquantenaire du roi, de lui présenter un panneau de sa propre création. Il se livrait aussi au tissage des dessus de palanquin. L’industrie de la soie brochée {gâm), à peine née, fut abandonnée à la mort de son inventeur.
En 1912, au moment où de gros efforts étaient dirigés vers le développement des industries familiales de la province, on retrouva un des descendants de Dô Vàn Siïu, un simple ouvrier du village de Van Phüc. Sans fortune, il n’avait pour tout héritage que quelques instruments laissés par son aïeul dans le fond d’une malle vermoulue et destinés au tissage de la soie brochée. Il reçut les encouragements et subsides nécessaires lui permettant de reconstituer cette industrie. Après de nombreuses recherches et tâtonnements, il réussit à tisser quelques pièces de soie brochée dont la façon s’est, par la suite, améliorée.
DE LA SOI-DISANT SOIE
Il n’y a presque plus d’artisans qui fabriquent des tissus en soie à 100 % à Van Phüc : un ou deux seulement. Van Phüc est maintenant spécialisé dans le vân et le the. Plus dtgâm : le marché pour la soie haut de gamme n’existe presque plus au Vietnam et le marché pour la soie pure est très limité.
Les soies artificielles existent depuis plus d’un siècle : les premières à être développées avec succès remontent avant 1890, fabriquées avec des fibres végétales (la cellulose) et appelées viscose, « art silk » ou, à partir des années 1920, rayonne. (La toute première soie artificielle, créée en 1884 par le comte Hilaire de Chardonnet, fut brevetée en France « soie Chardonnet » et surnommée, en raison de sa très haute inflammabilité, « soie belle-mère »…). L’emploi du terme « soie artificielle » est désormais légalement interdit en France : il faut préciser « viscose », « rayonne », « nylon », etc.
Comme nous avons vu dans le témoignage cité plus haut, au moins une partie des fabricants de Van Phüc utilisait de la soie artificielle dès les années 1920. Depuis cette époque, on est également parvenu à imiter la soie avec les polyesters ainsi qu’avec le coton mercerisé (traité chimiquement afin de le rendre plus brillant et résistant). Au fil du temps, les mélanges et même les imitations « pures » sont devenues plus réussies, plus difficiles à distinguer de la soie.
Arrivent les années 1990 au Vietnam ; la succession de guerres et la période d’ostracisme commercial sont enfin révolues. La Chine s’est beaucoup ouverte aux Vietnamiens et le commerce est devenu facile. Les artisans de Van Phüc et des autres villages de tisserands commencent massivement à acheter et à utiliser des fils artificiels, notamment la viscose. En fait, presque toute la soie fabriquée dans les villages de métier de Hà Tây est aujourd’hui un mélange de soie naturelle et soie artificielle. Pour quelle raison ?
• Le fil de viscose coûte 60 000 VND le kilo et l’on peut produire 30 m de tissu par jour. Une personne peut s’occuper de trois machines électriques à la fois.
• Le fil de soie naturelle blanche coûte 600 000 VND le kilo et l’on peut produire trois mètres de tissu par jour/artisan.
• Le fil de soie naturelle de couleur coûte 800 000 VND le kilo et l’on peut produire trois mètres de tissu par jour/artisan.
• Le fil de soie naturelle de couleur avec des dessins sophistiqués : un artisan ne peut produire que deux mètres de tissu par jour.
C’est donc purement une question de rentabilité. Et pourquoi pas, si on élargit le choix proposé aux consommateurs ? Il existe sur le marché de la viscose pure, vendue à 13 000 VND le mètre par le producteur, 25 000 VND par le commerçant, une option « premier prix » pour ceux qui cherchent tout de même la sensation d’un tissu soyeux près du corps. En principe, le client plus regardant, plus friand de fibres naturelles ou tout simplement plus dépensier, peut opter pour un mélange à pourcentage variable, selon son budget, jusqu’à l’apothéose de la soie pure.
Le problème: comme la fabrication de la soie pure n’est pas rentable et qu’il n’y a aucune institution capable d’en contrôler la qualité, de nombreux artisans se sont mis à produire de la soie mélangée (y compris à Van Phüc), prétendant que c’est de la soie 100 %. D’autres artisans condamnent cette supercherie : particulièrement à Van Phüc, certains dénoncent une pratique susceptible de détruire la notoriété du village et gâter définitivement le nom de « la soie de Van Phüc ».
L’une des forces de la société vietnamienne, très apparente dans les villages de métier mais visible en filigrane partout autour de vous, c’est sa grande réactivité. Dans les ateliers villageois, on a compris qu’il y avait un problème potentiel pour la santé commerciale du métier, même si la soie mélangée sous ses présentations actuelles continue de se vendre assez bien – pour le moment.
La solution alors? En 2001, des acteurs de la soie de Van Phüc ont fondé une association de village de métier pour encourager les producteurs à être honnêtes et donner des informations sur leurs produits. Le hic, c’est qu’on ne peut pas encore appliquer des sanctions, sinon les producteurs ne rentreraient pas dans l’association…
En 2004, la coopérative du village a fait les formalités pour avoir une marque commerciale pour « la Soie de Van Phüc » auprès des services de la propriété intellectuelle. Cela a été accepté. On doit désormais élaborer des statuts et des règlements pour que les foyers qui veulent pouvoir apposer la marque commerciale puissent être contrôlés sur le plan de la qualité de leur travail.
Il y aurait quatre critères de qualité :
• le poids/m: ;
• les erreurs de tissage/m2 : il faut donner un chiffre au-delà duquel un tissu ne pourra pas recevoir la marque ;
• la couleur : voir si la teinture tient à 70 °C avec différents types de savons (un défi d’actualité, selon l’avis personnel des auteurs aux habits roses, autrefois blancs) ;
• le pourcentage de soie naturelle (une déclaration de probité essentielle, étant donné les différences de prix susmentionnées).
Pour l’instant donc, le village a la marque commerciale, mais ne s’en sert pas, car il n’a pas encore de services de contrôle de la qualité. Mieux vaut ce hiatus que le contraire, illustré par le modèle indien, où tout ce qu’on achète de valeur est accompagné d’un joli certificat d’authenticité, document qui aurait lui-même souvent besoin de garantie par son propre certificat d’authenticité – et qui l’a parfois !
Une association d’autorégulation existe, mais ne dispose pas encore de sanctions. Tôt ou tard, les prochaines étapes seront sans aucun doute franchies et Van Phûc s’adaptera ainsi, une fois de plus, aux conditions du nouveau millénaire et sous une forme ou une autre, ce village de la soie survivra encore. Ceci dit, et en attendant ce jour, vous voulez savoir si la jolie robe (un peu chère quand même) que vous avez entre les mains est vraiment de la soie et rien que de la soie…
Voici donc trois petits tuyaux pour vérifier l’authenticité d’un tissu qu’on veut vous vendre – et par ce biais de tester votre confiance en soie…
– Frottez-la ! En frictionnant de la vraie soie vigoureusement, on devrait sentir une sensation de chaleur ; de la soie artificielle va demeurer fraîche au toucher. De préférence, portez toujours des sous-vêtements en soie 100 %, afin d’avoir un point de comparaison sous la main.
– Brûlez-la ! Découpez un petit morceau de la robe (si on ne vous laisse pas faire, c’est qu’on a peur du résultat du test…) ou demandez un échantillon du même tissu (comparez-les de près). Quand vous l’allumez, prenez garde de ne pas sentir la fumée de l’allumette (mieux encore, utilisez un briquet). De la vraie soie sent comme des cheveux brûlés (c’est une protéine similaire) et fait des cendres noires bien définies ; si c’est de la rayonne ou matière similaire, ça va sentir comme du papier brûlé (la plupart des papiers – et des allumettes – sont faits de cellulose) et les cendres seront poudreuses et crayeuses. Ce test a l’avantage de faire du bon spectacle et de faire croire qu’on est connaisseur ; mais évitez tout de même de mettre le feu à tout le magasin – à moins d’être vraiment sûr de son coup…
– Faites-la dissoudre ! Ce test exige un minimum de prévoyance, d’organisation et de rigueur scientifique mais vous en êtes capable. Préparez une solution de 16 g de sulfate de cuivre (CuS04) dans 150 cc d’eau. Rajoutez 10 g de glycérine, puis de la soude caustique (NaOH) jusqu’à ce que la solution se clarifie. Cette préparation fera dissoudre un petit échantillon de soie pure. Si c’est plutôt du coton mercerisé, de la rayonne ou du nylon, l’échantillon restera au fond du cocktail, un reproche muet mais éloquent à celui qui voulait le faire passer pour cie la soie…

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