Voyage aux villages de métier au Vietnam 71

LAKHÊ

Même millionnaire, ne prends pas une femme de La !

Si tu le fais, tu mangeras de la sauce de soja avariée et des aubergines moisies.

Cette boutade évoque le prestige social acquis par les femmes de La (le cluster de villages de tisserands de soie tout autour de Van Phüc) : comme traditionnellement elles seules se livraient au tissage de la soie et faisaient la prospérité des foyers, elles laissaient aux hommes le soin de préparer la sauce de soja et de saler les aubergines, ingrédients essentiels à l’alimentation rurale.

Aujourd’hui pourtant, presque plus personne ne tisse de la soie à La Khê et les aubergines sont d’une fraîcheur irréprochable. Qu’est-il arrivé à ce proche voisin de Van Phüc? Enquête, explications, rumeurs et légendes…

COMMENT Y ALLER ?

En quittant Van Phuc, aller jusqu’à la grande avenue Quang Trung par laquelle vous êtes venus et tourner à droite. A la hauteur du n° 412, tournez à droite dans Diïông Lê TrongTân. À un kilomètre environ, une enseigne rouge (cachée dans un arbre !) indique sur la droite la direction de la Chùa Bia Bà, la pagode célèbre du village. La Khê est intégré dans la zone urbaine de Hà Dông . Les 200 hectares restant de terres agricoles ont été pris aux paysans pour bâtir une zone résidentielle, un peu plus loin de part et d’autre de la rue Lê Trong Tan.

UNE HISTOIRE DE MÉTIERS

La légende voudrait que dix Génies Patrons {tien sU) de la soie, de surcroît géomanciens pendant leurs heures perdues, passant un jour devant le village de La Khê, y auraient remarqué une bande de terre évoquant la forme d’une navette (non spatiale, mais de métier à tisser). Ils s’y seraient établis et y auraient enseigné le tissage à la population. Ils sont encore honorés aujourd’hui à la maison communale comme génies tutélaires du village. Selon une autre version, ces dix étaient des maîtres tisserands chinois qui ont appris aux artisans de La Khê à faire des tissus en soie plus complexes et de meilleure qualité. Voilà pourquoi on les considère un peu comme des ancêtres du métier, ou plutôt des post-ancêtres du métier.

La Khê était spécialisé autrefois dans la fabrication de la soie the, tissu très léger, fleuri et transparent. Ces tissus étaient destinés à la Cour impériale. Les artisans travaillaient sur des métiers à pédale de 80 ou 90 cm de large.

À l’époque coloniale, dans le « Catalogue des artisans du Tonkin » de 1942 (avec une préface du Maréchal Pétain exhortant les colonisés à bien travailler…), on recense dans le village de La Khê 18 artisans, contre 17 à Van Phüc, ce qui montre bien l’importance du premier dans le cluster de la soie à cette époque-là.

Le déclin dans le tissage de la soie a commencé, comme à Van Phüc, à’ l’époque collectiviste. La fusion de la coopérative artisanale avec la coopérative agricole a « tué » le métier : les villageois ne se sont plus vraiment investis dans l’artisanat, car ils ne recevaient que de faibles revenus agricoles. Par ailleurs, l’Etat décidait de la production, précipitant ainsi l’étiolement de l’initiative villageoise. Peu à peu, les artisans ont quitté le métier. La multi-activité a limité les possibilités de développement d’une activité artisanale qui nécessitait de gros investissements en machines, améliorations techniques et formation.

Les villageois ont donc perdu leur métier. Ils ont également perdu leurs terres agricoles : La Khê n’en avait pas beaucoup au départ, comme la majorité des villages de Hà Tây, une province très densément peuplée, mais La Khê a été progressivement intégré dans la zone urbaine de Hà Dông, avec les autorités locales expropriant le peu de terres agricoles qui restaient. C’est actuellement un village très urbanisé et resserré autour de l’enceinte contenant sa célèbre pagode, Chùa Bia Bà, le dinh et un dên (temple).

Que font donc les habitants de La Khê maintenant pour ne pas périr, pris dans les tentacules du périurbain ?

Ils ont troqué tissage de soie the et repiquage de riz contre thé de pagode et vie de rentier… Beaucoup de villageois font du petit commerce relié aux sites de culte. Le bazar du temple fait toujours de bonnes affaires. Mais plusieurs autres, s’il leur restait des terres, les ont vendues et, pour le moment du moins, vivent des fruits de ces tractations. Sauront-ils s’adapter de façon durable, eux et leurs descendants, au nouvel ordre ? Seul l’avenir pourra nous fournir des réponses.

Il y a néanmoins un petit espoir de renaissance du métier : pour le relancer, une coopérative artisanale a été fondée en 2005 par le Comité populaire, la coopérative agricole et avec l’aide d’artisans du village, notamment M. Nguyën Công Toàn. Il est le conseiller technique de la nouvelle coopérative. Il propose de fabriquer les anciens tissus qui naguère ont fait la splendeur de La Khê. Il invente des dessins à tisser à l’aide de grandes feuilles de papier millimétré, dessins qu’il retranscrit ensuite sur les bandes de carton perforé que l’on monte sur les métiers à tisser.

AVOIR

Aux abords de l’enceinte du dinh et de la pagode Bia Bà, il y a de nombreux marchands de « miracles ». Tout ce qu’on peut acheter pour faire des offrandes au génie tutélaire, à la Sainte Mère du village et à Bouddha, est à votre disposition : fruits de saison coûteux (mangoustans, litchis, ou pommes cannelle), plateaux de gâteaux de riz et de poulets bouillis les jambes en l’air, faux dollars et vraies petites coupures de dông, tout cela au milieu des volutes d’encens. Il y a également d’innombrables écrivains publics (ngUbi viétsâ), qui vous rédigeront des messages et requêtes à envoyer à Bouddha dans un langage connu d’eux seuls. Cette enceinte cultuelle de 8 000 m2 est très colorée, paisible et agréable à regarder, avec en son centre un bassin, << symbole de l’œil du dragon du village ».

La pagode se trouve sur la gauche, derrière les marchands. Une fois passé le portique, en face de vous se trouve le dinh, qui abrite les deux génies tutélaires et sur la gauche, le temple.

Le dinh a été construit sous la dynastie des Ly, au XIe siècle. Avant chaque bataille, les rois y venaient pour organiser des rituels et chercher quelques soutiens des génies afin d’éviter de se faire occire (ou pire). On implorait aussi les mannes pour faire tomber la pluie. Tout cela a dû marcher en son temps, car ce dinh a une bonne réputation et ne désemplit pas. Tôt le matin, il y a déjà foule, tandis que l’impassible gardien du temple regarde un match de foot à la télé. Des nüi hod vàng (fours pour faire brûler des papiers votifs) sont disposés aux quatre coins de l’enceinte, et fument sans discontinuer, preuve de l’activité votive débordante des pèlerins qui viennent solliciter la bienveillance des maîtres des lieux avant de signer un contrat, acheter un terrain, passer un concours ou se lancer dans les affaires.

Le festival annuel de la maison communale de La Khê est organisé le 15e jour du 1er mois lunaire. Il y avait auparavant une pratique rituelle intéressante pendant la nuit clôturant cette fête printanière au dinh : on éteignait toutes les lumières quelques minutes pendant lesquelles garçons et filles étaient autorisés à toute liberté charnelle. Cette pratique relève du culte de la fécondité et devait favoriser les cultures et le tissage au cours de l’année nouvelle.

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