Voyage aux villages de métier au Vietnam 76

De toutes les matières, c’est la laque qu’ils préfèrent…
Qu’est-ceque la laque ?
En somme, c’est un genre de plastique naturel. Outre le Vietnam, plusieurs pays et régions asiatiques ont une longue tradition du laquage végétal, dont la Chine (berceau de l’art du laque il y a trois millénaires environ), le Japon (où bon nombre d’experts trouve que Part du laque a atteint son apogée), la Péninsule coréenne, la Thaïlande et le Myanmar (la Birmanie). Il y a des variantes dans les arbres utilisés et la qualité de laque obtenue, mais la laque vietnamienne est l’une des plus prisées, pour sa relative transparence et sa finition flexible et robuste.
Au Vietnam, la laque traditionnelle, la « vraie » (on parlera plus tard des laques synthétiques et industrielles), provient du suc laiteux obtenu par incision de l’arbre à laque, cây sffn (Rhus succedanea), souvent confondu (à tort) avec le sumac, un cousin chinois. Ces arbres se trouvent essentiellement dans les provinces actuelles de Phü Tho et Vïnh Phuc (au nord du delta). On prélève la résine de la même façon qu’on obtient le latex de l’hévéa (ou comme on obtient la sève sucrée de l’érable) : des entailles au tronc de l’arbre mènent à des récipients accrochés, qui doivent être vidés régulièrement. La résine naturelle est ensuite décantée, purifiée et éventuellement colorée. La laque ainsi obtenue (avant l’ajout de couleurs) est soit noire (son then), soit marron (cdnhgidn : aile de cafard). Des produits secondaires de l’épuration de la laque sont utilisés pour imperméabiliser des paniers et des barques, ainsi que pour préparer des mastics, eux-mêmes employés pour lisser des surfaces à laquer.

Quoi laquer
La laque adhère à de nombreuses surfaces, dont notamment le bois (y compris le bambou, même tressé ou fumé), le rotin, le cuir, le cuivre, la céramique, la pierre, les feuilles de palmiers, le papier mâché, la terre séchée, les dents (voir encadré p. 201) et même la peau humaine…
Pourquoi laquer
La laque fournit une protection de taille : elle crée une jolie enveloppe étanche et hermétique autour d’un objet. Cette couche protectrice est à la fois étonnamment souple, robuste et très résistante aux effets délétères de l’eau, des acides, des alcalis et de l’abrasion. Elle protège les matières organiques des insectes (notamment termites, vers à bois ou guêpes), et de la moisissure ou la pourriture. Le bois, principal support laqué, résiste mieux ainsi traité à l’humidité et à la chaleur sans se gonfler, se gondoler ou se fendre. De plus, les couleurs naturelles ou préparées de la laque ne s’estompent que très lentement sous les effets de la lumière et du temps. L’objet laqué, mat ou brillant, jouit d’une belle apparence dure, lisse et élégante.
Comment laquer ?
Avec précaution : la vraie laque traditionnelle, quoique d’origine purement végétale, est très toxique : elle contient un cocktail de phénols, composés chimiques hautement irritants. Un contact entre la peau et la laque fraîche peut entraîner des dermatites et des allergies graves. Sournoises, ces réactions ne se produisent jamais la première fois, uniquement après des contacts à répétition. Autrefois, les laqueurs asiatiques soignaient leurs allergies terribles avec des fruits de mer ; aujourd’hui, on porte des gants en plastique, on évite d’y toucher ou l’on utilise des substituts moins toxiques. Notons toutefois qu’une fois séchée, la laque ne présente aucun danger : manger avec des baguettes laquées sur des assiettes laquées est bien moins risqué que de cuisiner avec des casseroles en aluminium…
Avec préparation : la laque contient déjà de l’eau ; dans des cas très rares, on peut la diluer uniquement avec de l’eau, mais, dans la grande majorité, on le fait avec de la térébenthine (ou un produit semblable), beaucoup plus pratique à l’usage. Les laques colorées doivent être mélangées préalablement.
Avec patience : la laque s’applique lentement et minutieusement, par minces couches superposées. On commence par une préparation soigneuse des surfaces de l’objet à laquer, s’assurant en ponçant que toute aspérité soit aplanie, toute dépression et fissure comblée avec du mastic (qu’on doit laisser sécher et ensuite poncer de nouveau). Ensuite alternent l’application de la laque, l’attente de séchage et le ponçage. Ce cycle doit être répété au moins une dizaine de fois afin de produire une belle finition (et peut exceptionnellement être répété jusqu’à une trentaine de fois pour un laquage de haute qualité). Tout cela peut prendre très longtemps (plusieurs mois) et le temps de séchage est considérable et variable : une particularité de la laque, qui peut paraître paradoxale, c’est qu elle sèche plus rapidement (par oxydation) en milieu chaud et surtout humide. Traditionnellement, il y avait un pic d’activité chez les laqueurs vietnamiens au printemps, période idéale pour la productivité. On peut également laisser des objets laqués à sécher dans des boîtes fermées, entourées de linges humides.
Avec ajouts : divers produits colorants (d’origines minérales ou végétales) sont rajoutés directement à la laque avant de l’appliquer, par exemple : le vermillon de cinabre (l’une des façons de produire la laque rouge, couleur « royale » au Vietnam), le sulfure jaune d’arsenic et l’indigo. On effectue également des incrustations de coquille d’œuf ou de nacre, des applications de feuilles d’or, d’argent ou d’étain battu (voir Kiêu Ky, Itinéraire 2, p. 129), et des décorations au pinceau fin.
Que laque-t-on ?
Si la laque était d’abord l’apanage de la grande noblesse ou réservée aux objets de culte, son emploi s’est quelque peu élargi et popularisé au fil du temps. Voici certaines choses qu’on peut trouver enduites de laque : poutres, colonnes, portails, portes, meubles de toutes sortes, statues (beaucoup de statues), trônes, autels, palanquins, sentences parallèles, panneaux latéraux, bougeoirs, livres, cercueils, paravents, rames, boucliers, manches de lances, attelages de chevaux, marionnettes sur l’eau, pousse-pousse, boîtes, plateaux, assiettes, bols, baguettes, tableaux, bijoux, oreillers, abat-jour, vases à fleurs, échiquiers, compotiers, dents et momies de bonzes (voir encadré , p. 219).

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