Voyage aux villages de métier au Vietnam 78

LE MÉTIER
Ha Thai jouit d’une grande réputation (qui dépasse le delta et va jusqu’à l’étranger) pour la qualité de son travail et a des relations fructueuses et suivies avec plusieurs autres villages spécialisés, notamment ceux des sculpteurs et tourneurs de bois (voir p. 204), ceux des incrusteurs de nacre et coquille d’œufs (voir itinéraire n° 6) et, bien entendu, avec les régions surplombant le delta où l’on prélève la laque des arbres et où l’on trouve du bambou et d’autres bois. A l’instar du Vietnam d’aujourd’hui, Ha Thai évolue et s’enrichit très rapidement, à la satisfaction pleinement justifiée de ses habitants. Et pourtant, il y a un malaise…
Qu’on s’explique : la laque synthétique est arrivée en force à Ha Thai (depuis une bonne douzaine d’années) et presque tout ce qu’on laque dans le village est désormais fait avec ces nouveaux produits. Les jolis objets laqués (à des prix défiant toute concurrence) que vous avez déjà vus en vente partout à Hà Nôi (et qui viennent sans doute de Ha Thai ?) sont laqués avec des substances synthétiques : parfois jolis, certes, mais ils n’offrent aucune garantie de qualité ou de durabilité. Si on vous propose des objets beaucoup plus chers, alors là, il n’est pas totalement impossible qu’ils soient vraiment laqués avec de la vraie laque locale et selon les règles de l’art, mais rien ne le prouve (nous y reviendrons dans un instant).
La laque synthétique, il y en a de plusieurs qualités et, donc, à plusieurs prix : le premier prix est la sdn diêu, puis la sdn dièu công nghiép (deux fois plus chère) et, enfin, la sdn nhât (une résine, dite « japonaise », et très proche cie la résine naturelle mais produite de manière industrielle, qui se vend dix fois plus chère que la première). Quant à la vraie laque végétale, sdn ta, elle coûte environ 300 000 VND le kilo, soit quinze fois plus que le bas de gamme.
Nous avons déjà évoqué l’attente, l’industrie et l’adresse requises pour appliquer le sdn ta ; un objet qui demanderait six mois de travail et de séchage pour être laqué avec du sdn ta serait prêt en six semaines s’il n’est laqué qu’avec de la résine synthétique. Si le temps, c’est de l’argent et qu’en plus, c’est du temps au prix fort, l’artisan qui est également commerçant résiste difficilement à la tentation d’effectuer des raccourcis…
Traditionnellement à Ha Thâi, l’art de la laque était entre les mains de grands experts et artisans talentueux. Avec l’ouverture du pays, la production de masse des produits en laque a explosé ; de nos jours, on forme au rabais des ouvriers qui passent des couches de laque et poncent des objets à laquer sans souci d’esthétisme ou de qualité.
Autre problème : actuellement il n’y a pas de labellisation. Comment savoir si un laquage dit « vrai » l’est réellement ? C’est un peu comme les histoires de la soie dite « 100 % » (voir Itinéraire 4, p. 179), sauf que nous n’avons pas de test facile à vous proposer cette fois-ci. Les amateurs disent qu’un bon laquage peut être apprécié par un œil attentif et expérimenté (par exemple, la laque synthétique est plus opaque, plus homogène et moins brillante que le sdn ta), mais les différences immédiatement apparentes peuvent être subtiles (et parfois volontairement maquillées). Certains artisans utilisent différents types de résines sur le même objet, la dernière couche détenant le privilège d’être en laque dite japonaise pour faire plus réelle !
C est surtout l’épreuve impitoyable du temps qui dira si c’est de la vraie laque bien appliquée ou non : la laque synthétique n’aura qu’une durée de vie limitée, ses couleurs vont s’estomper – et elle cloquera sur des supports en bois ou bambou mal séchés. Il faut rajouter ici que la laque synthétique n’est pas adaptée au contact alimentaire : l’emploi des ustensiles ainsi laqués comporte des risques de contamination qui n’existent pas avec la laque végétale (une fois bien séchée).
Un tel virage vers le simulacre soulève le paradoxe épineux de Ha Thâi… Ce village était réputé pour son savoir-faire avec un matériau employé pour la conservation des objets de culte et des œuvres d’art, préparé dans la vénération et l’ascèse ; un matériau mélangé avec de l’or et de l’argent, qu’on employait autrefois pour momifier des bonzes en extase et embellir les dents des jeunes filles en fleur… Qu’en est-il aujourd’hui ?
Si quelques rares artisans de prestige s’obstinent à travailler soigneusement avec le sdn ta (on vous indique quelques adresses plus loin), la vaste majorité n’utilise donc plus que des versions synthétiques de ce matériau, qui ne conserve plus les objets laqués, surtout quand c’est appliqué à la va-vite par des ouvriers souvent mal formés et peu motivés.
Pour le moment, ceux qui ont suivi ce chemin font des sous. Mais la réputation historique du village s’effrite au même rythme que ses produits de qualité douteuse, fabriqués pour l’exportation et les touristes. A moyen et à long terme, sans des garanties de qualité crédibles ou une organisation des producteurs d’objets laqués qui puisse faciliter des contrôles, cet artisanat laqué villageois, même s’il est moins cher, va vite souffrir de la comparaison avec, par exemple, les produits équivalents thaïlandais ou japonais. Dans ces pays, il faut dire qu’on utilise massivement la laque synthétique aussi, mais il y généralement davantage de contrôles, donc plus de soin, moins de contrefaçon, plus de qualité.
Et si Ha Thâi veut vraiment s’imposer avec ce concept saugrenu de « laque jetable » à petits prix, il va falloir se lever de bonne heure pour devancer le « Grand Frère » septentrional : des industriels chinois produisent des objets laqués en énorme quantité, et de toutes les qualités imaginables…
Une pensée consolatrice, parmi ces constats de décadence artisanale : contrairement à la soie, un art de la peinture avec la laque se maintient, grâce aux formations de l’École des beaux-arts à Hà Nôi (qui a toujours maintenu des liens concrets avec les laqueurs de Ha Thâi : plusieurs artisans ont enseigné la laque à l’École, plusieurs villageois y ont étudié les beaux-arts). La survie de l’artisanat laqué de qualité à Ha Thâi va peut-être dépendre de l’entretien ou du renforcement de ces relations et de la mise en place d’un système de labellisation.
Des artisans de laque qui utilisent encore le son ta
• À Ha Thâi
M. Dô Van Thuân, directeur de l’entreprise Mÿ Thâi, qui utilise le sün ta pour les tableaux et très occasionnellement pour une commande spéciale. Il dit qu’aujourd’hui, seulement un tiers de ses employés (les plus âgés) sait manier le sdn ta.
Mme Nguyën Thi Hôi, ancienne directrice de l’Association des producteurs de laques.
• À Hà Nôi
M. Pham Kim Mâ (Kima), producteur d’objets en laque en vente dans son magasin 11 rue Thi Sâch, quartier Hai Bà Trifng à Hà Nôi, depuis 20 ans, professeur aux Beaux-Arts, seul du Vietnam à avoir participé au « Seal of Excellence de l’Unesco (2004-2006) ».

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