Voyage aux villages de métier au Vietnam 83

NGUYÊN TRÂI, LE TALLEYRAND TONKINOIS
Nguyën Trâi (1380-1442) fut un grand diplomate, stratège et homme de lettres. Il aida le chef d’un mouvement d’insurrection populaire, Lê Loi (sacré roi par la suite et fondateur d’une nouvelle dynastie), à organiser la résistance contre les envahisseurs chinois de la dynastie Ming.
Une âpre guerre d’indépendance, déclenchée en 1417, s’étira pendant une bonne décennie. Depuis l’invasion et conquête du nord du Vietnam en 1406, les Chinois menaient une politique impitoyable de sinisation systématique, ramenant de force 1 élite intellectuelle (et même artisanale) à Beijing, détruisant le patrimoine culturel vietnamien et préparant une grande poussée militaire vers le Sud. Les historiens vietnamiens présentent ce conflit du début de XVe siècle comme un moment charnière où le sort du pays – et de toute la région – se serait joué.
Nguyën Trâi lut l’un des héros incontestables de la réussite de cette résistance. Il devint un conseiller très proche de Lê Loi et le propagandiste du mouvement d’insurrection. Dans une série de lettres aux commandants chinois, il chercha subtilement à miner leur détermination et à négocier une paix avantageuse.
Dans ces écrits, Nguyën Trâi fit preuve d’un grand humanisme, se souciant souvent des souffrances des soldats ennemis et du peuple en face. Il résumait sa stratégie par une priorité donnée à la lutte politique et morale, source de la conviction collective et inébranlable nécessaire pour réussir une action militaire devenue inévitable -en l’occurrence, contre un adversaire de force largement supérieure. Son cri de guerre : « Mieux vaut conquérir les cœurs que les citadelles. »
La comparaison avec un autre conflit armé, quand une superpuissance menaçait de « …bombarder le Vietnam pour le renvoyer à l’àge de pierre1 », n’a pas échappé à l’attention des Vietnamiens qui continuent de vénérer Nguyën Trâi en tant que patriote emblématique et lettré.
C’est encore Nguyën Trâi qui rédigea les termes de la paix avec les généraux de la dynastie Ming, qui virent ainsi voler en éclats leurs projets expansionnistes. Sa proclamation de victoire est encore considérée comme un texte fondateur. La paix rétablie, le diplomate et stratège militaire devint ministre de l’Intérieur auprès de Lê Loi dans sa nouvelle Cour royale. A la disparition de ce dernier, Nguyën Trâi fut écarté du pouvoir. Il se retira à la campagne (dans une maison au mont Côn Son) afin de s’adonner à une vie de méditation et de se consacrer à la poésie.
Hélas, sa fin ne fut point paisible. Le jeune roi, Lê Thâi Tông (fils de Lê Loi), après une visite chez le vieil ami de son père tomba subitement malade et mourut quelques jours plus tard.
Sans doute victimes d’un complot, Nguyën Trâi et Nguyën Thi Lô furent accusés de régicide par les nobles de la Cour. On les fit supplicier et exécuter, eux et toutes leurs familles, jusqu’à la troisième génération, selon la coutume sympathique de l’époque.
Une vingtaine d’années plus tard, le grand roi Lê Thânh Tông, fils de Lê Thâi Tông, lava le nom de Nguyën Trâi de tout soupçon concernant la mort de son père. Une bien mince consolation.
Un culte est dédié à Nguyën Trâi lors d’un festival annuel (le 16e jour du 8e mois lunaire) dans un temple, dê’n, qui lui est dédié à Nhi Khê. A l’intérieur, on peut voir (entre autres belles choses) son portrait peint sur soie, réalisé de son vivant. En 1980, l’Unesco organisa des célébrations pour le 600° anniversaire de la naissance de Nguyën Trâi.

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