Voyage aux villages de métier au Vietnam 89

Le Retour de la Momie
Momifier les corps de bonzes morts en méditant est une pratique rare au Vietnam, mais pas unique (voir Itinéraire 1, p. 90). Cependant, cette façon bien particulière de fabriquer des statues (tUOng tâng) demeure entourée de mystère.
Ces deux bonzes ont mené donc une vie d’ascèse sans reproche, ce qui a valu à l’oncle (Vu Khac Minh) le sobriquet a priori peu flatteur de « bonze légume » : il observait un régime strictement végétarien. On l’appelait également « bonze qui brûle », allusion à une technique extrême de méditation assise, où l’adepte tente de maîtriser une énergie corporelle mystérieuse qui ferait brûler son propre corps de l’intérieur. En trépassant ainsi, le bonze serait capable de maintenir une pose d’extase religieuse au-delà de la mort, son cadavre ne dégageant qu’un léger parfum exquis et ne pourrissant point (toàn thân xd Içfi).
L’histoire de ces deux bonzes qui se seraient auto-momifiés se raconte ainsi :
« Un jour, ils auraient informé leurs disciples de leur intention de se retirer dans un pagodon pour prier et méditer et ont demandé à ne pas être dérangés pendant cent jours. Passé ce délai, et si plus aucune prière ne s’échappait de l’intérieur du pagodon, les disciples pouvaient alors rouvrir les portes. Les bonzes se sont enfermés et sont entrés en phase contemplative ». (Une autre version de l’histoire suggère plutôt que le neveu n’aurait imité les actions de son oncle qu’après la mort de celui-ci).
« Cent jours se sont écoulés et les disciples, n’entendant plus de prière, ont ouvert le pagodon et découvert les bonzes sans vie, assis en position du lotus, mais sans que les corps ne soient altérés. Des années plus tard, leurs vêtements se sont désagrégés et les corps des bonzes se sont asséchés sans dégager la moindre odeur désagréable. Leurs disciples se sont alors décidés à les laquer rouge et or, afin de les revêtir, les honorer et les conserver ».
En 1983, des scientifiques ont emporté ces deux statues troublantes de vraisemblance à Hà Nôi afin de les étudier à l’aide de scanneurs et de rayons X. On a d’abord confirmé la présence des squelettes à l’intérieur. Les crânes étaient intacts : preuve que les cerveaux n’avaient pas été enlevés avant embaumement, si embaumement il y eut. Pour transformer un cadavre en momie, il faut normalement procéder à plusieurs opérations qui laissent des traces indélébiles sur le corps. Or les statues n’ont fait l’objet d’aucune de ces opérations. D’une perspective scientifique, le mystère de cette transformation reste entier.
Pour les adeptes, les bonzes sont parvenus au niveau de méditation ultime, ayant recours au tam muôi, ce feu intérieur qui consume les entrailles encore vivantes de celui qui atteint cet état d’extase spirituelle et qui n’a plus d’utilité pour une vulgaire enveloppe terrestre. Ces momies, vieilles aujourd’hui de presque quatre siècles, commencent à se dégrader sans que les scientifiques puissent en déterminer les causes et ainsi trouver le moyen de les conserver et les restaurer. Toujours selon les croyances bouddhiques, seuls les bonzes eux-mêmes décident de la durée de leur momification…

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