Voyage aux villages de métier au Vietnam 92

Le lên đồng : des médiums peu médiatisés
Le lên dông est une très vieille forme de chamanisme prébouddhique propre au Vietnam, relié au culte des Déesses Mères. Comme toutes les pratiques religieuses et superstitieuses, cette activité n’était pas vue d’un bon œil pendant l’époque post-révolutionnaire, mais depuis le Doi Môi, une tolérance croissante, associée aux bouleversements sociaux qui suscitent questionnements et inquiétudes, ont favorisé une recrudescence spectaculaire de ces cultes.
Lên dông signifie « monter sur le médium ». Ce sont des esprits qui « montent » sur un médium, prenant le contrôle total de ses dires et de ses agissements. Cette possession du corps du médium permet aux vivants de communiquer avec ceux qui sont déjà partis vers l’Empire des Ombres.
Ces cérémonies, plutôt discrètes, ont lieu de façon occasionnelle et les médiums sont surtout des femmes, même si les médiums-vedettes du lên dông sont souvent masculins, lors de grandes cérémonies ou à l’occasion de pèlerinages vers des temples éloignés.
L’action commence avec le médium qui rentre en transe, accompagné d’une musique et de chants spéciaux (en principe, l’auditeur averti peut même reconnaître la personnalité du génie qui possède le médium à partir de la mélodie), joués par des musiciens appelés ciwg vân. Le médium est également aidé par des assistants hdu dâng (souvent de jeunes hommes), qui préparent et enfilent les différents habits, coiffes et autres accessoires (offrant, par exemple, des cigarettes allumées aux esprits mâles).
Ensuite, les fidèles posent des questions au médium en transe. Ils interrogent le génie sur l’avenir, demandent des nouvelles de leurs proches dans l’au-delà et cherchent des remèdes pour guérir la maladie. Le médium « reçoit » plusieurs esprits d’affilée, aux caractères différents. Avec des gestes rituels, le médium confère une valeur particulière aux offrandes apportées par les fidèles pour les’morts, et une fois « consommées » symboliquement, ces offrandes sont redistribuées dans l’assistance, selon une hiérarchie préétablie parmi les fidèles.
Si vous avez la chance d’assister à une séance de lên dông, ne ratez pas l’occasion : reliée à des pratiques extrêmement anciennes (on soupçonne qu’autrefois, il y avait des rites de sacrifice humain des médiums possédés par des mauvais esprits), c’est une expérience unique, joyeuse et musicale. L’ethnologue français Maurice Durand (1959) a caractérisé le lên dông de « survivance édulcorée d’un chamanisme primitif », mais ce culte remplit manifestement une fonction sociale – et nous pouvons témoigner personnellement du charme et de l’ambiance accueillante de ces cérémonies.

Le festival a lieu le 10e et le 13e jour du 1er mois lunaire, et même si le gros des festivités a lieu à Da Hôa sur la rive gauche en face, la pratique du culte la plus intéressante pendant ce festival est également célébrée de façon symétrique à partir de la rive droite : dans la matinée du 10e jour, une procession, accompagnée par des danseurs du dragon, part du temple vers le bord du fleuve. Elle apporte avec elle une grande jarre, destinée à être remplie d’eau du fleuve, qui servira à « laver la princesse Tiên Dung » (voir encadré intitulé « Pêcheur épargné… ») pour l’année à venir.
Tout le monde – y compris les dragons – embarque sur des petits bateaux à rames jusqu’au milieu de fleuve où ils encerclent l’embarcation portant la jarre, tandis que des anciens du village la remplissent. C’est déjà un exploit de navigation dans un fleuve redouté pour son débit et ses courants traîtres. Ensuite on ramène en triomphe la jarre pleine d’eau au temple. En fait, cette eau sera utilisée au temple toute l’année, et ces cérémonies rappellent des cultes d’eau pratiqués depuis des millénaires par des agriculteurs dont la survie en dépend.
Au temple, suivront diverses réjouissances populaires, comprenant combats de coq, lutte traditionnelle, les danses de la licorne et des fées, et une pratique intéressante qui s’appelle mua bông (danse avec un genre de petit tambour) ou plus précisément con dï ddnh bông (« filles de joie battant des bongos »). Il s’agit d’une ou deux paires d’hommes, maquillés comme des cyclos volés, affublés de faux seins et d’habits féminins, qui exécutent une danse (parfois) étonnamment gracieuse…

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