Voyage aux villages de métier au Vietnam 96

Du fil à retordre
L’homme célébré à Quât Dông comme étant l’ancêtre du métier est appelé Lé Công Hành (pas son vrai nom, qui fur peut-être Bùi Quoc Khâi, Tran Quoc Khai – ou Bùi Công Hành), un mandarin de l’un des rois de la dynastie Lë, pendant le XV1, XVIe ou XVIIe siècles (le récit lui-même est plus important que les détails : une observation qu’on pourrait étendre à l’historiographie vietnamienne en général). Envoyé en Chine comme émissaire, vers le centre du pouvoir régional et de la culture orientale, notre héros se trouva rapidement mis à l’épreuve par des éléments de la Cour impériale qui méprisaient ces ambassadeurs des pays en marge de l’Empire du Centre.
Dès son arrivée auprès de la Cour, Lê Công Hành fut invité à grimper par une échelle dans un pavillon isolé à plusieurs mètres du sol. L’échelle fut ensuite enlevée, le laissant prisonnier. Il se trouva dans une salle unique, meublée d’une statue de Bouddha, flanquée de deux long (grands parasols de culte, richement brodés) et, dans un coin, une jarre remplie d’eau. Il y avait également une inscription brodée avec des caractères où l’on pouvait lire : « Bouddha est dans votre cœur ». Que faire ? Comment s’échapper, ou bien comment survivre dans ce lieu sans victuailles ? Lê Công Hành y réfléchit longuement, passant le temps en apprenant les secrets de la broderie, défaisant et refaisant les fils ornant les objets qui l’entouraient dans sa prison perchée. Il finit par comprendre. L’inscription voulait également dire : « Bouddha est dans votre ventre ». En examinant la statue de plus près, il se rendit compte qu elle était faite de farine de riz. La mélangeant avec de l’eau, Lê Công Hành obtint un gruau peu gastronomique lui permettant de tromper sa faim.
Tandis que le Bouddha comestible s’amenuisait, ses connaissances de la broderie chinoise augmentaient.
Mais tout dans ce monde n’est que passager (selon les enseignements du Bouddha), et il fallait bien tenter de s’échapper de cette prison une fois ses réserves de riz en poudre épuisées. Un soir, le mandarin perspicace, observant le vol des chauves-souris, formula un plan. Tant que l’air remontait encore vers le ciel du sol chauffé toute la journée par le soleil, il se jeta de la porte du pavillon, se prenant pour une Mary Poppins avant la lettre, tenant un parasol dans chaque main afin d’amoindrir sa chute. Les deux jambes fracassées, il ne lui restait plus qu’à retourner dans son village natal à dos d’âne et d’v broder près de la fenêtre, en attendant de sucrer les fraises.
Une autre version de l’histoire (moins réaliste mais plus populaire) raconte que miraculeusement, il réussit sa descente du pavillon, faisant preuve d’une technique digne d’un parachutiste aguerri et, boitant à peine, fut acclamé par la Cour de Chine pour ses exploits. Il ne manqua plus de buffets chinois (ni de rouleaux impériaux) jusqu’à son retour au Vietnam.
Lê Công Hành enseigna aux gens de son village la broderie et la confection de parasols. Plus tard, il fut consacré « génie de catégorie moyenne » par brevet royal, une appellation un peu insolite, mais qui veut dire que son culte est observé partout où vivent et travaillent des groupes de brodeurs originaires de Quat Dông. Lors du festival de l’ancêtre du métier (voir plus bas), les adeptes évitent de présenter des offrandes faites de soja vert ou de maïs gluant : toujours selon la légende, ce mandarin malin aurait subtilisé sur sa personne des graines de ces légumes encore inconnus au Vietnam afin de les rapporter clandestinement de la Chine (sans doute dans ses plâtres ou ses atèles).
Cousu de fil blanc ?
Une coda en mi bémol cependant à ce joli conte de débrouillardise diplomatique : il y a de nombreuses indications que la broderie aurait été pratiquée au Vietnam bien avant l’époque de Lê Công Hành : par exemple, les annales royales vietnamiennes notent qu’au xilL siècle, à l’époque de la dynastie des Lÿ, le Vietnam aurait envoyé en tribut à la Cour impériale chinoise 850 pièces de brocart, richement brodées de dragons…

You can leave a response, or trackback from your own site.

Leave a Reply