Voyage aux villages de métier au Vietnam 97

Une description de la broderie à la fin du xixc :
« Le maître est chargé de la réception des commandes, de l’arrangement des dessins et de la combinaison des couleurs. Le tissu est tendu sur un châssis en bambou. Les modèles sont dessinés sur une feuille de papier de Chine, fin et mou. Cette, feuille est posée sur le tissu et retenue par des bâtis. Ensuite, le maître répartit le travail suivant la qualification de chaque ouvrier en donnant des renseignements sur la couleur, la méthode de travail appropriée à chaque dessin. Les ouvriers s’assoient autour du châssis et commencent leur travail. Ils brodent sur la feuille couvrant le tissu pour que leurs mains ne touchent pas directement le tissu […]. Après avoir fini la broderie, ils enlèvent prudemment les morceaux de papier qui ne sont pas collés au tissu par le fil. »
Les broderies servaient uniquement donc à décorer les pagodes, les temples (et le théâtre tuông), ainsi que les habits de la famille royale, des nobles et des mandarins. Les techniques étaient simples et l’on n’utilisait que cinq couleurs de fils : rouge, jaune (doré), bleu, vert et mauve. Puis, avec le temps, les broderies sont devenues des objets artistiques et ont été commercialisées comme telles.
LE MÉTIER
Un livre de géographie, écrit par un fils de la région, le grand diplomate, stratège et lettré Nguyën Trâi (voir, Itinéraire 5, p. 206), raconte qu’au XVe siècle, des boutiques de parasols et de divers objets brodés, pour la plupart produits à Quat Dông et dans d’autres villages de la province de Hà Tây, avaient pignon sur rue dans les quartiers de Tâng Kiëm et de Diïông Nhân (où résidaient les commerçants chinois), dans la citadelle de Thâng Long (Hà Nôi d’autrefois).
Il faudrait d’ailleurs noter ici que la dynamique de ce métier a longtemps résidé dans les liens que Quat Dông entretenait avec les guildes de brodeurs des 36 rues du « vieux quartier » à Hà Nôi, notamment dans la rue de Hàng Trông. Au début du XIXe siècle, la partie nord de cette rue s’appellait Hàng Thêu (la rue des Brodeurs), puisque des gens du village y vivaient. On y trouve encore des boutiques qui vendent des articles made in Quat Dông. C’est également ces liens avec la capitale qui ont permis aux artisans de survivre aux grands remous économiques (par exemple, de retrouver des marchés après la fermeture des coopératives).
Au XIXe siècle, les articles brodés étaient exportés vers la Chine et devinrent une des marchandises commercialisées par les artisans de Quat Dông et de la vingtaine de villages du cluster. A l’époque impériale, les brodeurs du village fabriquaient essentiellement des objets de culte pour les pagodes tels que bannières, parasols, rideaux d’autel et sentences parallèles. Pendant la colonisation française, les artisans brodaient du linge de maison pour les Français avec du fil de soie très fin mélangé avec des fils français. Parfois, on brodait avec des fils d’or sur du tissu blanc importé de France.
Pour satisfaire leurs besoins et profiter des marchés, les Français ont introduit de nouveaux outils, des nouvelles matières premières et des techniques adaptées à la broderie des draps, taies d’oreiller, nappes et tissus divers. Ce fut une période d’acculturation réciproque, puisque des échanges eurent lieu entre la technique traditionnelle locale et celle de la dentelle occidentale. Puis on a introduit des nouveaux motifs : des histoires anciennes, imitant les estampes traditionnelles et l’imagerie populaire de Dông Hô (voir Itinéraire 3, p. 150), des paysages et des portraits.
Les années 1975-1989 sont considérées comme ayant été « l’âge d’or » de la broderie à Quat Dông : une coopérative fut créée dans le village pour exporter vers l’Europe de l’Est une multitude d’objets très diversifiés (mouchoirs, serviettes, nappes de table, draps, tableaux représentant des paysages ou des animaux). Des cours de broderie ont été dispensés aux villageois par les meilleurs brodeurs et le métier s’est étendu aux villages de la zone dans le cadre de coopératives. Mais la faible qualification de nombreux apprentis brodeurs formés rapidement (trois mois d’encadrement ne suffisent pas pour former un ouvrier) s’est soldée par une baisse de la qualité. Ce marché s’est ensuite effondré lors du démantèlement du bloc soviétique.
Quat Dông a dû diversifier sa production vers des articles comme des drapeaux (également fabriqués à des époques antérieures), des vêtements contemporains (les jeans brodés pour filles sont toujours très tendance !), des mouchoirs, des sacs, des étuis de téléphone portable… Tous demandent l’exécution de différentes étapes : coupe, couture et broderie. Une production qu’il faut régulièrement réorganiser et surtout pour laquelle il a fallu chercher de nouveaux marchés (majoritairement dans les pays d’Asie orientale et d’Europe occidentale).
La production à Quat Dông est familiale : tous les membres du lignage sont mobilisés, des plus vieux aux plus jeunes. Les enfants vont à l’école le matin et l’après-midi, ils aident leurs parents avec la broderie à la maison. Souvent, les jeunes exécutent les parties les plus faciles des tableaux, c’est-à-dire les fonds de couleurs homogènes, apprenant ainsi le métier auprès des anciens.
À VOIR
Comme d’habitude, c’est maintenant un peu à vous de partir à la découverte, explorant le village au gré de votre fantaisie. Ce n’est franchement pas difficile à réaliser à Quât Bông, où nombre de gens vous accueilliront sans doute à bras ouverts, même si, il est vrai, c’est souvent dans l’espoir de vous vendre quelques objets brodés.
C’est un village de petite taille (environ 700 m N-S), très calme avec de nombreuses maisons traditionnelles, donc pas encore envahi par « la modernité » et ses maisons « en bandes ». Le patrimoine ici est assez limité, preuve des revenus modestes de la population. Il n’y a pas de dinh dans le village, mais un temple où l’on vénère l’ancêtre du métier (voir encadré intitulé « Du fil à retordre », p. 227), très joli à visiter. Il suffit, quand on entre dans le village, de prendre l’unique ruelle bétonnée à droite. Au bout d’environ 250 m, sur la droite, vous verrez une cour, un temple, un étang, selon la trilogie consacrée.
Vous pouvez aussi visiter le mausolée du fondateur. Il se trouve à l’opposé du temple, au nord du village : retournez sur vos pas. Juste après le temple, sur la gauche, un grand puits recouvert de plantes qui servaient autrefois à approvisionner la population. Il ne sert plus. Passez l’intersection sur la gauche qui permet l’accès à la nationale, et continuez environ 80 m. Sur la gauche, vous trouverez le mausolée qui se mire dans un joli bassin. Un festival en l’honneur de l’ancêtre du métier a lieu au village le 12e jour du 6e mois lunaire.

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