Voyage aux villages de métier au Vietnam 98

Point de retraite : un vieux brodeur file des jours heureux
Le maître-artisan attitré de la broderie à Quat Dông s’appelle M. Pham Viét Dinh. Né en 1932 dans une famille nombreuse de brodeurs qui, de fil en aiguille, prétendent retracer leur lignée directement jusqu’à Lê Công Hành (l’ancêtre brodeur légendaire), il a survécu à son époque mouvementée en cultivant la terre en Nghç An pendant la Guerre américaine, avant de revenir à Quat Dông et devenir conseiller et inspecteur de la qualité de la broderie pendant la période collectiviste. Devenu renommé pour son art, M. Dinh a réalisé plusieurs projets ambitieux, dont dernièrement les illustrations magnifiques d’un livre pour enfants (intitulé Ten Mice for Iet!), publié (et primé) aux Etats-Unis : 1v1vw.chroniclebooks.co7n
Aujourd’hui, M. Dinh incarne la mémoire vivante du métier à Quat Dông. Quoique « retraité » depuis 1990, il vit et brode encore avec toute sa famille dans une maison ancienne de très belle facture qui se trouve à l’est du village. Chez lui, on est sûr d’acheter des broderies de qualité.
Quand vous entrez dans Quat Dông, dépassez la première intersection, et continuez tout droit. Passez une dizaine d’habitations puis prenez la première véritable ruelle sur la gauche, puis la deuxième sur la droite. Allez au fin fond de la ruelle. Si vous vous perdez, mpntrez son nom à un villageois qui vous guidera.
« Pham Viét Dinh a passé plus de 30 ans de sa vie dans le métier. Il se consacre aux portraits brodés, depuis une dizaine d’années. Sa maison est remplie de tableaux de paysages, tels la baie de Ha Long; le pagodon au Pilier Unique, le pont couvert «à Hôi An, etc. En 1996, il a brodé un portrait de Hô Chi Minh, qu’il considère comme son chef-d’œuvre. Lui et son frère Pham Viét Khân tentent de réaliser une série d’imageries populaires traditionnelles du village Dông Hô. “Vieux, je ne peux plus exercer les travaux agricoles”, confie l’artisan Pham Viét Djnh. “Mais je ne veux pas non plus être inutile. La broderie me convient. Le plus difficile est de broder des portraits. En effet, ils exigent non seulement du temps, de la patience et de la précision, mais aussi du doigté, des connaissances sur l’harmonie ainsi que la répartition des fils de couleur. Un point de broderie mal fait risque de déformer le portrait, d’où des journées de travail perdues. Ainsi le brodeur doit-il toujours être attentif, surtout en réalisant les traits du visage”. » {Le Courrier du Vietnam, 28/02/02)
Portraits cousus
M. Thai Diïc Duy (village de Nguyên Bi). Cet artisan expérimenté fait beaucoup de portraits. En 1999, travaillant dans l’atelier d’un autre artisan, il a fait le gros de l’ouvrage pour un grand tableau représentant le président Hô Chi Minh qui a rendu le patron de cet atelier célèbre.
M. Duy a également brodé un portrait remarqué de Saddam Hussein. Ce portrait mesurait 1,2 m sur 1,8 m (vendu à 6 500 USD) et a nécessité plus d’un million de VND de fils de soie. Il a fallu à M. Duy deux mois de travail avec 17 ouvriers de confiance, qui faisaient les trois-huit afin de terminer l’ouvrage dans les délais fixés par le client.
La visibilité de l’artisanat est plus marquée dans la commune de Thang Loi, au sud de Quât Dông (au-delà de Nguyên Bi), plus récemment admise dans le cercle des initiés de la broderie : les artisans les plus dynamiques ici ont pignon sur route et ont installé des magasins le long de la route nationale. Ils hèlent le visiteur, l’invitant à passer le pas de la porte pour découvrir les merveilles brodées à l’intérieur. Mais les villages de la commune de Thang Loi seraient plus spécialisés dans les paysages et ne maîtriseraient pas aussi bien les techniques de la broderie que les maîtres-artisans de Quât Dông, le berceau de l’activité, selon M. Pham Viê’t Dinh (voir encadré p. 233). Les deux communes se livrent à une âpre concurrence.
Comme nous l’avons déjà fait remarquer, la broderie est une activité pratiquée en parallèle avec l’agriculture. Elle est soumise aux impératifs de cette dernière. Donc si vous voulez visiter les villages de brodeurs, n’y allez pas pendant la récolte du riz ou la période des semailles qui suit (juin et octobre) : à ces époques, si on brode, on ne brode que le soir. (Il y de l’électricité à Quât Dông depuis seulement une dizaine d’années : auparavant, lorsque les ombres se rallongeaient, les artisans se penchaient au-dessus de leur ouvrage à la lueur des lampes à pétrole).
Enfin, les brodeurs ne travaillent qu’à la commande, souvent en provenance de l’étranger, ou bien passées par des entrepreneurs de textiles du cru, comme ceux de Van Phüc par exemple (voir Itinéraire 4, p. 173). Les artisans sont fortement soumis aux sauts d’humeur de la conjoncture économique et parfois, faute de commandes, les brodeurs sont « au chômage ». Donc n’imaginez pas que Quât Dông et ses villages voisins soient comme une ruche industrieuse en permanence.
Néanmoins, il existe de grands maîtres artisans dans ces villages, qui sont capables de reproduire toutes sortes de modèles et se spécialisent dans les travaux de qualité sophistiqués, des commandes provenant de clients riches (japonais pour la plupart : des photos à copier, des kimonos à broder…) et pour des montants de plusieurs millions de VND. La broderie, c’est un métier fragile, qui a peu de chance de survie à long terme, ce qui justement lui confère, à notre sens, une grâce supplémentaire plutôt poignante.

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