Voyage aux villages de métier au Vietnam 99

CHUYÊN MŸ
COMMENT Y ALLER ?
Retournez vers la route nationale. Prenez à gauche vers le sud. Vous longez la voie ferrée qui va jusqu’à Hô Chf Minh Ville pendant 14 km. Traversez le chef-lieu du district de Phû Xuyên jusqu’au km 35. Avant le panneau indiquant la sortie de la ville, une enseigne sur votre droite indique « Chuyên Mÿ, village de Krâm Trai ». Tournez à droite et traversez la voie ferrée.
La route serpente entre plusieurs villages sur environ 5 km ; vous aurez à traverser deux petits ponts qui enjambent des canaux. Puis vous arrivez au village de Dai Nghiêp, sur la rivière Nhûe, un grand axe fluvial le long duquel s’étire la commune de Chuyên Mÿ et ses villages spécialisés. Le pont est récent (2006) et permet dorénavant aux artisans de s’approvisionner en bois sans une multitude de ruptures de charges.
La commune de Chuyên Mÿ contient un chapelet de sept villages spécialisés depuis plusieurs siècles dans la préparation et l’incrustation de nacre sur bois laqué (meubles, objets décoratifs, tableaux) et (depuis beaucoup plus récemment) dans « l’incrustation » des coquilles d’œuf sur laque. Parmi les sept villages de ce cluster, nous vous proposons de n’en visiter que trois/quatre (même s’il y en a bien plus dans la liste qui suit) :
• Chuôn Ngo, appelé Thôn Ngo sur la carte et parfois aussi appelé Ngo Ha, puisque Thôn Ngo et Thon Ha – un autre village de la commune – étaient autrefois regroupés. On peut également rencontrer des vieux de la vieille qui appellent ce village Chuyên Nghiêp ou même Chuôn, mais, rappelons-le, il est communément nommé Chuôn Ngo.
• Chuôn Trung (appelé Thôn Trung sur la carte) ;
• Thôn Thü’çfng, plutôt spécialisé dans le traitement des coquillages ;
• Bôi Khê (appelé – étrangement – Bôi Khê par tout le monde).
LE CONTEXTE
Chuôn Ngo (enfin, Ngo Ha à l’époque) serait le berceau du métier de l’incrustation de nacre, d’où il s’est diffusé lentement vers les villages voisins de la commune. Celui qui mit le bébé dans le berceau, ce serait Triïong Công Thành, célébré comme le génie protecteur du village. Les vieux du village racontent que lorsque M. Trifcfng Công Thành était moine, il voyagea un peu partout. Il apprit l’art de l’incrustation de la nacre lors de ses déplacements (mais pas en Chine cette fois-ci, semblerait-il), puis le transmit à ses descendants et aux villageois pour les aider à améliorer leur quotidien. Un temple au village est dédié à TrifOng Công Thành, sacré ancêtre du métier. Localisé au bord de la rivière Nhuê, il est permis de croire (et on y croit au village) qu’aux premiers temps du métier, on incrustait avec des coquillages du cru fluvial. Cependant, en raison de son caractère très laborieux, cette activité ne se développa pas rapidement.
Plus tard, lors du règne du roi Lê Hiën Tông (1740-1786), un artisan nommé Nguyên Kim, originaire de la province de Thanh Hôa, se réfugia lors des troubles politiques (la révolte de Tây Son) à Chuyên Mÿ. Incrusteur de nacre lui aussi, il enseigna ses secrets aux villageois. Il est considéré comme un post-ancêtre du métier. Puis, à la moitié du XIXe siècle, certains des incrusteurs de nacre de la commune migrèrent vers Hà Nôi – spécifiquement vers Cûu Lâu, ancien village de Hà Nôi, qui donnait sur le bord sud du lac Hoàn Kiém. Cüu Lâu avait un dinh qui honorait Nguyên Kim comme patron des incrusteurs, depuis longtemps disparu. Cüu Lâu céda la place à la rue Hàng Khay.
Khay veut dire « plateau », mais par extension (les plateaux incrustés furent l’un des objets ainsi ornés les plus recherchés), la rue était connue comme celle des incrusteurs. A l’époque coloniale française, un tronçon de Hàng Khay fut détruit et remplacé par la haussmannienne rue Paul Bert, où les incrusteurs ne parvinrent pas à s’incruster. Cette même artère est connue aujourd’hui comme la rue de Rivoli hanoïenne : TràngTiên, qui miroite et scintille entre l’Opéra de Hà Nôi et le lac Hoàn Kiém.
Autrefois, les artisans de Chuôn Ngo (Ngo Ha) produisaient des objets pour la Cour royale de Hué destinés aux temples et pagodes. Ils fabriquaient des sentences parallèles et des panneaux horizontaux, des objets rituels, des armoires, des lits, des pipes à eau, des plats pour le bétel en laque, incrustés de dessins en nacre représentant des images traditionnelles d’inspiration chinoise.
Sous la colonisation, ils fabriquèrent beaucoup d’objets (généralement plus sobrement incrustés) pour les Français. Suivit l’époque collectiviste, avec la recherche de nouveaux marchés et la création de plusieurs coopératives dans la commune, dont certaines qui fusionnèrent, d’autres qui scissionnèrent au fil des années. C’est pendant cette période que certains artisans commencèrent à travailler pour les villageois de Dông Ky (voir Itinéraire 1 p. 70 et encadré sur la Dông Ky Connection p. 240), qui les approvisionnaient en bois et leur passaient des commandes.
Quand les coopératives socialistes ont arrêté de fonctionner au début des années 1980, les artisans se sont mis à leur compte. Seule la Coopérative Ngo Ha (voir « une promenade… », p. 241) a maintenu sa production, devenant une coopérative « privée », même si la province lui apporte un certain soutien. Après le déclin des coopératives, il ne restait plus que quelques familles dans trois villages de la commune qui pratiquaient l’artisanat. L’accès à la matière première – les coquillages nacrés – et à un marché « de luxe » était difficile dans cette période de transition économique, une fois perdus les marchés de l’Europe de l’Est. Afin de redresser la situation, on a appliqué des politiques incitatives : formation de paysans dispensée par les meilleurs artisans du village de Ngo, accès aux crédits… Ces initiatives, combinées avec l’ouverture des marchés, ont redynamisé cette activité entre 1993 et 1996.
LE MÉTIER
Autrefois, la division du travail entre villages était très marquée. Avec l’ouverture encore récente des marchés, les ateliers essayent de maîtriser le processus de fabrication en entier et ont plus de capitaux à investir dans les matières premières. Il reste cependant une certaine spécialisation des villages (au sein même des villages, certaines familles sont très spécialisées) :
Thôn Ngo : c’est le noyau du métier. Spécialisé dans la fabrication des meubles de haute qualité et dans l’incrustation de la nacre.
Thôn Trung : village chrétien qui pratique l’artisanat depuis longtemps. Les artisans de ce village fabriquent aussi des objets à vocation religieuse : crucifix incrustés de nacre, autels des ancêtres à la mode chrétienne. Fabrication de gros meubles (armoires, armoires à glace incrustées de nacre) et de petits objets en bois.
Thôn ThifOng : plutôt spécialisé dans le traitement des coquillages, le travail et le commerce de la nacre, mais pas dans l’incrustation. On compte une dizaine de petits ateliers de traitement de la nacre. Certains artisans offrent leurs services pour traiter les coquillages et travailler la nacre chez les autres artisans incrusteurs. La plupart des artisans de ce village ne savent pas faire de l’incrustation. Ce métier existe depuis plusieurs générations dans le village, mais il s’est surtout développé depuis la moitié des années 1990. Intéressant à voir sur le plan technique et celui de la division du travail, on peut y acheter aussi des boutons et toutes sortes de pièces en nacre…
Bôi Khê : un peu à l’écart des villages d’incrusteurs qui longent la rivière, il a une histoire différente. Les laqueurs autrefois étaient itinérants et allaient restaurer et laquer les objets d’art, les meubles rituels et les sculptures des pagodes. Les femmes travaillaient à la maison et laquaient des objets sur place. Récemment, un certain nombre d’artisans se sont mis à « l’incrustation » de coquilles d’œuf sur des objets laqués.

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